Mercredi 12 Août, 2020

Y'a-t-il un problème à dénoncer son agresseur sur les réseaux sociaux? Débat...

Photo: AFP

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Une table ronde virtuelle et improvisée a eu lieu ce matin du 11 juillet autour d'une pratique devenue courante sur les réseaux sociaux: les dénonciations à l'encontre des agresseurs sexuels.

Depuis quelques temps, de plus en plus de victimes de violences sexuelles saisissent les réseaux sociaux pour dénoncer leurs agresseurs et partager leurs vécus douloureux. Dans une entrevue au 15-18 avec Isabelle Richer et reprise par Radio Canada, Sandrine Ricci, chargée de cours et doctorante en sociologie à l'UQUAM, explique pourquoi cette tendance gagne jour chaque jour davantage de terrain.

Selon la doctorante, quand les victimes brisent le silence de cette manière, elles le font aussi pour « briser la solitude, jusqu'à un certain point.» Car, dit-elle, sur Facebook, Instagram ou Twitter, s'il y a « une chose que les victimes de violences sexuelles vont chercher, c'est une forme de reconnaissance, de validation. Elles vont chercher du sens par rapport au caractère problématique des gestes qu'elles ont subis et dont elles peuvent se rendre compte plus tard ».

Mais y'a-t-il un problème avec le fait de dénoncer son agresseur sexuel sur les réseaux sociaux? C'est en quelque sorte la question à laquelle ont voulu répondre quelques internautes haïtiens ce matin. Les participants à ce débat déroulé sur Facebook se sont alors lancés dans un échange que nous allons partager avec vous ici. Nous vous invitons à nous laisser vos commentaires sur la question, via Facebook ou ici même, en dessous de cet article.

C'est Richenel Ostine qui, comme souvent, a lancé la conversation en partageant l'article de Radio Canada. Voici son avis sur le sujet.

« Je ne suis pas d'accord avec ce mode de procédés. Je ne serai jamais dans ce politiquement correcte qui peut facilement se transformer en une chasse aux sorcières, aux règlements de compte et à la délation gratuite.

D'autant plus, ces pratiques pourraient être préjudiciable aux véritables survivantes en rendant inaudible leur témoignage devant l'opinion publique et les tribunaux.

Qu'on se souvienne du cas de Sandra Muller, l'initiatrice de Balance ton porc en France qui a été condamné pour diffamation en versant 15.000 euros comme dommages et intérêts à Éric Brion qu'elle avait délibérément accusé d'agression sexuelle. Elle était obligé de publier une lettre d'excuse sur sa page Facebook et de se rétracter publiquement de tous les réseaux sociaux par rapport à ses accusations.

Qu'on se souvienne de l'affaire Neymar, de l'affaire Chris Brown à Paris ou de l'affaire Ramadan, où il a été prouvé que M. Ramadan s'était retrouvé dans une autre ville le soir où l'une de ses accusatrices avait fait comprendre qu'elle l'aurait agressé dans un hôtel. M. Ramadan a peut être menti par rapport à ses relations extra conjugales. Mais il n'est pas encore prouvé qu'il soit un violeur. De toute façon, Tarik Ramdan est fini. L' objectif est atteint.

Il est trop facile de se fier au son de cloche d'une seule personne. Il suffit d'un tweet ou d'un post facebook pour briser des vies et des familles.

Si les réseaux sociaux ont permis d'arrêter des prédateurs sexuels comme Harvey Weistein. La dénonciation sur les réseaux sociaux, depuis #Meetoo a aussi cassé des vies de beaucoup d'innocents.

En guise de rappel, il ne faut jamais perdre de vue, que les femmes tout comme les hommes, savent tout aussi mentir.»

Vient ensuite un premier commentaire signé Naiké Jean:

« Je plussoie. Je partages ta ligne de pensée. La délation des fois parasite le mouvement et dans la dénonciation publique ka présomption d'innocence disparait. Youn nèg yo akize alèkile se youn presumé coupable.» Un commentaire salué par Ostine qui ajoute que dans ce genre d'affaires, généralement, « ceux qu'on accuse se retrouvent "grillés" d'un coup ».

« Clair......», poursuit Jean. Surtout quand l'homme en question a "à perdre"»

Ralph Emmanuel Francois, analyste politique apprécié pour ses sorties sur les crises que connait son pays depuis des mois, s'est lui aussi invité dans les échanges, avec une entrée un peu plus brève que d'habitude. « Si les gens ne savaient pas royalement mentir, Il n' y aurait plus d'industries cinématographiques florissantes », fait-il savoir.

Ostine revient à la charge en vue de corroborer, on peut dire, le commentaire de François.

« Mon cher, il y a une tentative visant à essentialiser les gens. L'équation est simple: Homme = masculinité toxique, potentiel agresseur, violeur en puissance; et Femme = perpétuelle victime, bonté infinie, fragilité permanente. Pourtant l'histoire a montré que ce n'est pas le sexe, ni les pratiques sexuelles ou l'appartenance à un "genre" qui font la bonté des gens, mais les actions posées par ces derniers. 

Il y avait des femmes "fiyèt lalo" (victimes) et des femmes "kamoken" (bourreaux). Il y avait des femmes exclavagistes tout comme il y en avait qui étaient des abolitionnistes. Mon ami, nous ne devons pas avoir peur d'alimenter ces débats avec les autres, tant à les choquer, tant à les fâcher, nous avons intérêt à créer ces discours parallèles. Parce que, à la fin, le débat n'est plus scientifique mais idéologique.»

Quant à ce débat idéologique, Ralph Emmanuel Francois en veut bien. Mais il faut, selon lui, « que cela se fasse avec sincérité et courage. Qu'on parle de la vérité sur les expériences, les stéréotypes et les perceptions.» Un point de vue partagé par Ostine.

Jenny Felix s'est elle aussi exprimée sur la question.

Au prime abord, elle « à 100 % d'accord.» avec Richenel Ostine. Car, reconnait-elle, il arrive que certaines femmes fassent des coups aux hommes (les accuser injustement). Et poursuite-elle, puisqu'elles (les femmes) sont souvent les victimes, on les désigne donc comme les perpétuelles victimes. Mais en même temps, si nous voulons une société plus équitable, elle doit être juste pour les hommes comme pour les femmes..» 

Un tel débat se déroulera certainement pas sans Stevens Azima. Pour s'annoncer, il avoue tout d'abord « que ça le fait réfléchir.» Il réagit au premier commentaire de Richenel Ostine et élabore comme suit:

« Les fausses accusations en la matière sont sans doute rares (c’est ce qu’indiquent les études sur le sujet), mais elles existent. Et un homme accusé publiquement actuellement dans un dossier pareil a de fortes chances d’être « fini » comme tu dis.

En même temps, il demeure que, surtout en Haïti, ou dans n’importe quel pays où le système judiciaire est déficient, les réseaux sociaux sont une solution pratique pour inscrire le dossier dans l’opinion publique et ainsi faire pression sur le système pour que justice soit faite. Mais il est vrai que des hommes innocents peuvent en faire les frais. Et ce genre de dommages est irréparable.

Dans un pays comme le Canada, je comprends moins la pertinence de cette démarche. Le système judiciaire n’est certes pas parfait ici, mais il y a quand même plus de ressources disponibles pour monter un dossier correct et emprunter les voies traditionnelles. Pourquoi une femme victime au Québec utiliserait les réseaux sociaux pour dénoncer le coupable? (Je n’ai pas encore lu l’article.) C’est peut-être moi qui ignore la raison.

Pour finir, je crois que l’utilisation des réseaux sociaux pour dénoncer ces crimes est problématique dans un pays où on a des chances d’être écouté.e. Elle l’est aussi dans les pays où les victimes ont peu de recours et où l’impunité règne, mais peut-être moins.»

Emmanuel Paul est le premier à répondre à Azima. Il le fait en ces termes:

« Même dans des pays ayant un système judiciaire failli, les dénonciations sur les réseaux sociaux restent toujours contre productives pour faire avancer la justice. À travers les réseaux sociaux on est passé de la justice au militantisme, qui est à certains niveaux très fanatique...et au lieu de faire avancer les choses dans le sens du droit, l'opinion publique (très militante et fanatique) émanée des réseaux sociaux peut déséquilibrer la balance de la justice(où les tribunaux ne peuvent que décider dans le sens des réseaux sociaux pour ne pas paraître trop laxistes).

La justice et les réseaux sociaux ne font pas bon ménage quelque soit le pays considéré... Comment demander un pays ayant un système judiciaire failli de faire le bon choix entre ce que dit l'opinion publique des réseaux sociaux et ce que dit les enquêtes et les mots du droit ? Dans un système judiciaire faible, les juges pour ne pas être lynchés et censurés doivent suivre le courant...

On peut toujours dénoncer sur les réseaux sociaux, ça peut faire bourger les choses. Mais pour des dossiers liés à la militance d'une cause, il faut en être très prudent.»

A ces propos, Stevens Azima s'exprime ainsi: « Emmanuel Paul, je comprends ton inquiétude. Je n’ai pas la réponse. Que proposerais-tu? Car il faut que ces choses soient dénoncées..»

La réponse d'Emmanuel Paul:

« Stevens Azima, c'est ça l'enjeu, c'est très difficile d'en trouver un équilibre. C'est pourquoi je parle de prudence au lieu de dire autres choses. Mais en attendant il faut dénoncer certes, mais il faut tout aussi renforcer encore plus des procédures pénales permettant de réprimer les calomnies et les dénonciations mensongères sur les réseaux sociaux(auteur et complices). Il faut que les gens qui partagent de fausses dénonciations, vue l'ampleur de la peine encourue, réfléchissent 5 fois avant de le faire.»

Vient le tour de Victor Banbile Jean Jr qui fait son point en faisant référence à un cas ayant marqué les esprits récemment.

« Après la mort de Michael Jackson, plusieurs jeunes hommes l'accusent de pédophilie et d'agressions sexuelles. Sans preuves sérieuses. En réaction, des médias ont décidé de bannir les chansons du roi pop. N'est ce pas trop facile? »

Kathleen Desravines intervient tel que rapporté ci-dessous.

« Je dirais pourquoi, il ne faut pas. Ce sont des choses émotionnelles. Et souvent elles ne tiennent pas. Il s'agit d'accusation. Elles (les victimes) doivent aller au tribunal. Vous risquez d'endommager la réputation d'une personne et tout ce qu'elle est en les accusant de la sorte. Elles doivent aller devant la justice. Dans un cadre formel, avec possibilité de pour la personne de répondre [à ces accusations].

Si vous estimez qu'une personne vous a agressé, il faut non seulement la dénoncer mais aussi porter l'affaire devant la justice. 

Dans un second commentaire, elle poursuit: « Les réseaux sociaux ne doivent pas jouer le rôle de tribunal. Une chose aussi sérieuse qu'une accusation pour agression doit être traitée devant la justice. Elle ne doit pas servir de base pour harceler les gens sur les réseaux sociaux. »

Richenel Ostine, initiateur de cette table ronde virtuelle, conclut en s'exprimant au nom des participants.

« Par ailleurs, il est important de souligner que dans tous les cas de figure, les crimes sexuels doivent être sévèrement punis par la loi et combattus avec la plus grande fermeté. C'est notre dénominateur commun à tous. »

Quelques mots de plus avec Sandrine Ricci

La professeure à l'université du Québec à Montréal, rapporte Radio Canada, ne partage pas l'idée selon laquelle dénoncer un agresseur sur les réseaux sociaux serait de la vengeance. Elle est plutôt d'avis que celles qui agissent ainsi le font uniquement en vue d'informer les autres femmes. Ce serait, indique-t-elle, une façon de « donner du sens à une expérience qu'elles pensaient avoir vécu seules », paraphrase Radio Canada.

Mais aussi, dit Sandrice Ricci, chez ces victimes, « il y a une colère et un ras-le-bol qui s'exprime par rapport à l'impunité, par rapport aux failles du système de justice ». Et le fait de dénoncer les faits publiquement, serait un message à la fois l'agresseur, mais aussi « aux témoins de l'agression, et plus largement à ensemble de la société.»

Et vous, que pensez-vous? Y'a-t-il un problème à dénoncer son agresseur sur les réseaux sociaux? Mettez votre opinion en commentaire. 

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