Lundi 6 Avril, 2020

Ernst St Rome, ce marionnettiste qui fait flotter le bicolore haïtien

Ernst St-Rome, marionnettiste haïtien fondateur de l’atelier la Cie Au Fil du Temps Crédit Photo : Eberline Nicolas

Ernst St-Rome, marionnettiste haïtien fondateur de l’atelier la Cie Au Fil du Temps Crédit Photo : Eberline Nicolas

Ernst St-Rome, marionnettiste haïtien depuis plus de 25 ans, vient d’être élu lauréat du programme culturel de résidence « TRAME » en France.  Avec cette distinction, l’artiste porte haut le flambeau d’Haïti, en mettant en scène le titanesque roman « Les Arbres Musiciens » de Jacques Stephen Alexis.

Mettre en scène des textes des grands noms de la littérature haïtienne en utilisant un objet manipulé pour faire passer un message auprès des spectateurs et amants de l’art de la marionnette: c’est la spécialité de Ernst St-Rome. Un artisan, metteur en scène, marionnettiste et autodidacte de l’art qui s’est fait connaître dans le milieu culturel haïtien entant que pionnier et icône de son domaine.

Avec un parcours peint de succès, St-Rome qui a été en 2016 l’invité d’honneur du festival de théâtre 4 chemins, l’un des plus grands festivals culturels d’Haïti, repousse de plus en plus les frontières de cet art souvent étiqueté d’art de rue. St-Rome manifeste sa volonté de représenter dignement son domaine dans les grands salons parisiens. D’après lui, l’art de la marionnette n’est pas qu’une affaire de divertissement dans la rue. « De nos jours les jeunes se contentent de faire danser des marionnettes à travers les rues tandis que cette discipline est vachement plus étendue et offre une infinité d’autres possibilités artistiques » explique-t-il lors d'une interview avec Loop Haïti.

Pour décrire son instrument de travail, la marionnette, St-Rome emprunte avec soins ses mots. « La représentation d’un objet, d’un animal ou un être humain en une figurine guidée par un manipulateur à travers des codes ou des ficelles qui lui donnent une intention. Cette intention peut être humoristique, dramatique, comique voir même plus », détaille-t-il.

 

Une distinction méritée

« TRAME est un double programme de résidence à destination d’artistes des Outre-mer et d’artistes francophones du monde entier qui souhaitent développer un projet de recherche et de création dans toutes les disciplines à Paris, pendant une durée de trois mois » selon ce que précise le site internet de la Cité International des Arts.

« Sur un effectif de 400 candidatures venant de divers pays, seulement 10 postulants ont été retenus pour un accompagnement sur mesure, des rencontres mensuelles et des entretiens individuels avec des artistes et des professionnels de la culture » d’après ce que précise le site internet de la Cité International des arts paraphrasant le ministère de la Culture française.

Face au dossier de St-Rome, incluant un porte folio de plusieurs mises en scène déjà réalisées, le jury était unanime vis-à-vis de la présentation du dossier de l'artiste qui a proposé dans la foulée une mise en spectacle du roman « Les arbres musiciens » de Jacques Stephen Alexis. Ce livre est une œuvre monumentale qui décrit la société haïtienne sous divers angles.

En effet, le roman « Les arbres musiciens » dépeint une histoire datée de 1941 en appuyant sur la famille Osmin composée de plusieurs personnages dont les principaux sont un politicien, un prêtre, un militaire et un poète qui créent leur propre chemin dans un contexte historique difficile. Avec l’entrée en scène de la Société Américaine de Développement Agricole (SHADA), l’église catholique, en s’appuyant sur la vision capitaliste des Américains convoitant les terres agricoles des paysans, a lancé une campagne qui a pour cible le vaudou. Face à cette menace, selon le roman, les Catholiques allaient faire face à un personnage choc: Bois d’Orme Létiro, qui d’après St-Rome, était un « ATI avant l’heure ».

 

Entrevue avec Ernst Saint Rome | Par Festival Quatre Chemins / 2016

Un pionnier mais aussi un ambassadeur

Ernst St-Rome fit la connaissance de l’art dès son plus jeune âge. Initié par son père Gérard St Rome, peintre, le fils de la commune de Carrefour est aujourd’hui un pionnier dans son domaine. « J'ai fait mes premiers pas il y plus d’une vingtaine d’années avec une marionnette à fil, "Ti Bòs", que je garde encore aujourd’hui ». la figurine, souligne-t-il, était construit assez rapidement. Mais avec le temps, « la discipline exige beaucoup plus de dextérité » pour parvenir aux fins souhaitées. Pour fabriquer une marionnette à fil de nos jours, explique-t-il, « le processus est assez long : la création du personnage, la sculpture de l’objet désigné, la peinture, la couture puis l’adaptation pour la mise en spectacle qui se fait toujours à partir d’un texte écrit ».

Après avoir suivi des formations à l’étranger, il a représenté Haïti aux Jeux de la Francophonie en 2017 à titre d’ambassadeur à Abidjan. Passionné, celui qui co-fondaté Cop’Art, indique que sa fougue et sa passion lui ont aussi permis de collaborer avec de grands noms de la culture haïtienne tels que Viviane Gauthier (danse) ; Micheline Laudun Denis (chant) ; Alzire Rocourt (chant), Jean René Jérôme (peinture) Jacques Valbrun (peinture) ou encore Cyto Cavé (poésie), entre autres.

Suite au tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui a ravagé Haïti, St-Rome avait estimé qu’il était temps de prendre de nouvelles initiatives capables d’inspirer les jeunes. N’ayant pas assez de moyen pour le lancer, il a fondé l’atelier la Cie Au Fil du Temps, dont il est le directeur artistique. Son plus grand rêve c’est de voir la création d’une école artistique qui retransmet l’art de la marionnette en Haïti. « Je rêve de voir une école qui retransmet cette forme de connaissance artistique à travers le pays. Cet art mérite d’être perduré car il est ancré dans le quotidien des Haïtiens, mais c’est aussi une profession qui, économiquement, peut aider un homme à gagner dignement sa vie ».

 

« Promouvoir l’immensité de la richesse haïtienne »

Voulant défendre le vaudou à sa manière, St-Rome qui a également suivi des formations en théâtre à l’école Théâtre de la Dame de Cœur (TDC) de Montréal, a déjà représenté dans des spectacles des grands textes de la littérature haïtienne. Kilomètre Zéro de Benoît Batraville pour représenter les défis et la complexité du transport en commun en Haïti ; La famille des Pitits Caille de Justin Lhérisson qui décrit les réalités électorales haïtiennes ; Sentaniz de Maurice Sixto qui décrit la servitude domestique des enfants haïtiens, entre autres.

Selon l’artisan ses choix aussi pointus ont pour unique objectif : « promouvoir l’immensité de la richesse haïtienne ». Un objectif qu’il compte bien matérialiser en Europe auprès d’autres artistes étrangers. « Nous avons un mal être, nous avons du mal à assumer ce que nous sommes entant qu’Haïtien, alors que notre patrimoine culturel est assez riche pour vendre ce qu’il existe de la manière la plus positive possible » explique l’artiste. Comme exemple, St-Rome affirme qu’il avait du mal au début à assumer ce qui est aujourd’hui sa profession or, dit-il, c’est aujourd’hui sa principale source de revenus. C’est aussi l’activité grâce à laquelle il a envoyé ses enfants à l’université, témoigne-t-il.

St-Rome considère chacun de ses œuvres mais aussi de ses représentations comme un moyen de soulever la conscience collective des Haïtiens. Il se donne pour mission de briller à l'échelle internationale au nom d’Haïti dans cette discipline peu considérée sur sa terre natale.

 

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