Lundi 26 Octobre, 2020

Suzanne Comhaire-Sylvain, la première femme linguiste et anthropologue d’Haïti

Suzanne Comhaire-Sylvain D.R. / photo d’archives, CIDIHCA

Suzanne Comhaire-Sylvain D.R. / photo d’archives, CIDIHCA

En Haïti, de nos jours, la valeur des femmes s’effiloche sous la croupe d’une misère chronique. Lutter contre l’oubli de celles qui ont participé activement à la construction de notre société, se révèle d’une nécessité implacable. Dans cette série baptisée : « Les sœurs Prodiges Sylvain », la rédaction de Loop Haïti vous a déjà mise en relation avec les deux premières : Yvonne Sylvain et Madeleine Sylvain-Bouchereau. Il ne nous restait que Suzanne Comhaire-Sylvain, l'aînée de la fratrie, pour boucler la boucle. Ces figures tutélaires de la pensée vingtiémiste haïtienne se sont distinguées de par leur intelligence, leur détermination et leurs accomplissements. 

Par Wyddiane Prophète

Le 20 juin 1975, au Nigeria, Suzanne Comhaire-Sylvain (Jean Comhaire, le nom de son époux) rend son dernier souffle à la suite d’un tragique accident de voiture. À 76 ans, elle laisse un travail titanesque qui la place au rang des grands scientifiques de son époque. Première femme linguiste, première anthropologue et première femme avec un doctorat en Haïti, ses travaux de recherches lui ont valu une reconnaissance et des récompenses à l’échelle internationale.

Née un 6 novembre 1898, la fille aînée du grand écrivain et activiste haïtien, chef de fil de la Génération de la ronde (1898-1915), Georges Sylvain (1866–1925), a marché sur les traces de son père. Dans une Haïti des années 20 ou les choses intellectuelles étant réservées aux hommes, Suzanne s’acharne, dans une obstination surement héréditaire, à ouvrir la boîte de Pandore et fait un legs aux futures générations de femmes haïtiennes.

L’œil du patriarcat

Port-au-Prince, Paris, Kingston, trois grandes capitales hébergent l’étincelle intellectuelle de la jeune fille dans ses études primaires. Indépendante et audacieuse, Comhaire-Sylvain n’entend pas suivre les règles de son époque qui veulent confiner la femme au foyer. Elle veut faire des études supérieures et travailler. Elle crée un scandale sans précédent en devenant la première femme à travailler dans un bureau (à Damien en 1925).

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Dans les années 1930, la vie en Haïti pour la famille Sylvain n’est pas de tout repos. Le père Sylvain, grand écrivain et activiste de son état, combattait avec acharnement l’Occupation américaine (l’ouvrage Dix années de lutte pour la liberté, 1915-1925 en est une preuve irréfutable) qui a durée quinze (15) ans. Il en va de souligner la participation active de la femme haïtienne qui a conduit à l’explosion de cette ingérence étrangère dans les Affaires d’Haïti de 1919 à 1934. 

Au lendemain de l’occupation- soit après 1934, la femme haïtienne sort de l’ombre pour récuser son statut d’infériorité- jusque-là en poupe dans cette société aux valeurs patriarcales. La gent féminine ne veut plus dépendre exclusivement des hommes, elle veut poursuivre des études universitaires et aussi gagner sa vie. Bientôt, des écoles, des facultés ouvrent leurs portes aux femmes.

enfants Sylvain, de gauche à droite: Suzanne (1898-1975), Normil (1900-1929), Henry (1901-1991), Madeleine (1905-1970), Jeanne (1906-), Yvonne (1907-1989), Pierre (1910-1991). / Paris, septembre 1912 / D.R. photo léguée par M. Jean Comhaire à K. Gyssels

Dans ce renouveau de la femme haïtienne, Comhaire-Sylvain trouve sa voie. Inspirée par Marie Curie (prix Nobel de chimie pour ses travaux sur le polonium et le radium en 1911), lors d’un premier séjour à Paris, elle part donc conquérir les diplômes tout d'abord en l’Europe. Elle fait choix de la linguistique et de l’anthropologie pour asseoir sa longue carrière internationale. Devenant la première haïtienne à franchir des grades universitaires aussi élevés, tels sont : baccalauréat, licence et doctorat. Elle les a accumulés en France.

L’anthropologue saluée par Jean-Price Mars, Alfred Métraux, Bronisław Malinowski …

Comhaire-Sylvain fournit une importante base à la connaissance de la culture populaire d’Haïti. Dans ses investigations, elle retrace les origines de celle-ci à travers l’Afrique, prend position que le lexique du Créole est tiré majoritairement des dialectes africains Ewe et Fon au lieu de la langue française. Un pied de nez au parler de l'oppresseur. Ses divers articles de référence, mettent en lumière non seulement des aspects de la vie sociale et culturelle d’Haïti, mais aussi de certains pays de l’Afrique, notamment le Congo et le Nigeria.

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En 1968, dans « Femmes de Kinshasa hier et aujourd’hui », elle dresse le portrait des femmes de Kinshasa (capitale de la République Démocratique du Congo), leur quotidien, leurs loisirs et leurs modes de fonctionnement. Ses recherches ont ouvert la voie à d’autres chercheurs sur le pays.

Avec son mari Jean Comhaire, elle a constitué un catalogue très important sur les contes d’Haïti, les plaçant dans le registre de l’oraliture folklorique haïtienne et des cultures créoles, en général.

« J’ai commencé très tôt à m’intéresser aux contes et ce n’est que justice car je leur dois la vie: après une grave maladie faite à l’âge de seize mois, j’avais complètement perdu l’appétit et si ce n’était le dévouement d’une petite bonne, Amise, qui avait eu l’idée de me raconter des histoires pour détourner mon attention tandis que la gouvernante introduisait dans ma bouche des cuillerées de bouillie, j’aurais probablement succombé aux suites de cette inappétence », peut-on lire dans un hommage rendu par son mari belge Jean Comhaire après son décès.

On apprend, parallèlement, qu’elle aimait assister à des veillées traditionnelles où l’on tirait des contes ; ce qui lui a permis de se créer une documentation considérable, essentielle par la suite à sa carrière. En 1936, elle soutient à la Sorbonne une thèse doctorale sur les contes haïtiens. "Ses études, en dépit de leurs limites épistémiques et méthodologiques, permettent de catégoriser, de dégager les structures et aussi de retracer les origines des contes haïtiens intitulé : Les contes haïtiens (1936)", peut-on lire sur Fabula (consulté le 10 avril). 

Suzanne, la première femme linguistique d’Haïti

Comhaire-Sylvain s’investit dans l’étude de sa langue maternelle à une époque où l’on disait des langues créoles qu’elles ne valaient pas la peine d’être étudiées et que la thèse méprisante du linguiste Richard Millet battait son plein dans les universités européennes. Ses travaux sur le créole constituent une importante contribution à la linguistique, pour être plus spécifique, à la créolistique.  

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Son ouvrage Le créole haïtien, morphologie et syntaxe (1936), livre de chevet pour les chercheurs de la créolistique, est considérée comme l’une des premières études d'une scientificité incontestable publiées sur le créole haïtien par un aborigène. « Elle n’a pas seulement donné une nouvelle image du langage des Haïtiens, mais des trésors littéraires dont cette langue est la clé », écrit Carter Godwin Woodson en 1937.

Grace à elle, le créole devint une langue à part entière à laquelle d’autres chercheurs du monde entier vont y prêter regard. Son travail ne s'est pas arrêté à la description de la langue, elle répertorie également les proverbes haïtiens dans lesquels la femme se trouve présente dans La femme dans le proverbe créole. (1938)

Comhaire-Sylvain représente, par son travail, une fierté nationale. Sous la présidence de Dumarsais Estimé (août 1946- mai 1950), on la retrouve inspectrice des Écoles, et elle participe tour à tour, à la fondation et la direction de l’École des Lettres (1937). Elle devient aussi membre du corps de professeurs de l’institut d’Ethnologie fondée par Jean Price Mars en 1941. Ce dernier l’a saluée dans une lettre le 2 mars 1956.

Comhaire-Sylvain à l’échelle internationale

Les nombreux voyages de Comhaire-Sylvain, comme scientifique, la transforme en un joyau international. En Europe, on la retrouve assistante de recherche à l’Université de Londres (1935) sous l’instigation du très grand anthropologue Bronisław Malinowski ; membre à Oxford du séminaire de professeurs éminents ; professeur d’Université à Washington, Bruxelles, Adis-Abeba, etc.

Elle devient également chef de la délégation d'Haïti à l'assemblée inter-américaine des femmes de Buenos-Aires. Elle occupe le poste d’experte à l’ONU pour l’Afrique pendant 8 ans. Suzanne voua un amour si profond à l’Afrique, terre mère de ses ancêtres, qu’à ses 74 ans elle s’installera en permanence dans la cité universitaire de Nsukka au Nigeria. Le 20 juin 1975, Haïti comme l’Afrique pleureront le départ tragique de cette femme exceptionnelle.

 Les hommages

« Lors du colloque Resistance in Caribbean Culture, organisé par la Society for Caribbean Research en mai 1992 à l’Université d’Utrecht, un très vieux monsieur vint à ma rencontre et se présenta comme le seul compatriote dans cette rencontre internationale. De surcroit, il avoua vite que ce n’était pas lui le spécialiste des Antilles mais ’’ feu son épouse’’ Suzanne Sylvain », écrit la chercheuse anglophone Kathleen Gyssels.

« Le couple Comhaire a entretenu de leur vivant des correspondances avec des scientifiques internationaux de grand acabit. La longue et brillante carrière scientifique de Suzanne est connue et saluée par des anthropologues et linguistes de renom de son époque, parmi eux, Jean Price Mars, Alfred Metraux, Leonard Sainville, Elsie Clews Parsons, Harold Courlander. Le travail colossal de Suzanne, (plus de 200 articles, sans compter ses nombreux ouvrages) est également, récompensée par de nombreuses distinctions : prix de l’alliance Française, la médaille de l’académie Française, la grande médaille de l’Alliance Française et la Médaille de la Société pour l’encouragement du progrès ».

Dans un hommage posthume retrouvé dans les Archives de la société des Africanistes, le sociologue haïtien Laënnec Hurbon dira de cette dernière: « Suzanne Comhaire-Sylvain vient de mourir en laissant une œuvre considérable sur la littérature orale africaine et haïtienne.(…) Alors qu’en 1936, le créole était tenu pour simple dérivé, abâtardi de la langue française, Suzanne Comhaire Sylvain, travaillait elle, à montrer l’importance de l’apport africain dans la constitution du créole haïtien […] ». (1975)

Actualités 

Deux journées scientifiques sous le titre « Suzanne Comhaire-Sylvain, regards croisés sur une femme, une écrivaine, une linguiste, une anthropologue », ont été programmées cette année, à Port-au-Prince, le 23 avril et à New York, le 22 mai, sur l'importance de ses travaux pour la " science, l’éducation et la culture et son héritage", peut-lire dans l'appel à manifestation. Rien ne permet d'augurer à présent la tenue de cette activité compte tenu de la progression constante du Covid-19 dans les pays qui prédestinaient à l'accueillir.

L'écrivaine, la linguiste, l’anthropologue Suzanne Comhaire-Sylvain, trois vies vécues en une seule, transcende, de par ses œuvres, le temps pour que jamais on ne l’oublie.

L'article a été mis à jour le 10 avril 2020 à 8:33 pm (heure haïtienne). 

Wyddiane Prophète

Mémorand à la Faculté de Linguistique Appliquée

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Sources externes:

www.île-en-île.org

www.fabula.org

www.jasminenarcisse.com

 

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