Mardi 29 Septembre, 2020

Je suis vivant, à l'heure de la Covid-19

Kettly Mars/ Photo publiée sur son compte Facebook en juin 2018

Kettly Mars/ Photo publiée sur son compte Facebook en juin 2018

Certains romans rentrent dans nos vies comme une amitié subite et s’installent définitivement avec leur lot d’images et d’émotions. Je suis vivant de Kettly Mars appartient à cette catégorie. Le genre de livres à lire dans une chambre fermée à double tour ou dans une toilette pour éviter tout dérangement.

Il serait trop risqué d’oser résumer un tel ouvrage. Dans ce labyrinthe de monologues entrecroisés, il n’y pas qu’une histoire mais un ensemble de voix qui charrie chacune une histoire personnelle à la périphérie d’Alexandre. Alexandre aussi charrie une histoire personnelle. Ce personnage sur lequel s’ouvre le roman dans une institution psychiatrique porte en lui des émotions claires qu’il mâche au détour de certaines pages. Il est fou ou incompris dans son monde. Il a vécu le spectre du duvaliérisme et a failli se retrouver comme pleins d’autres jeunes garçons de l’époque en isolement pour subir les représailles des sbires du régime.

Mais, il l’a survécu, le régime. Son père, Francis Bernier, grand avocat à Port-au-Prince, quoique au prix de l’humiliation, avait fini par obtenir sa libération après une nuit en garde-à-vue aux Recherches criminelles. Alexandre a fait un long périple depuis cette dictature sanglante. D’abord placé en psychiatrie (on utilise le mot Institution dans le livre comme une sorte de personnage) où il a pu bâtir une autre famille, il revient dans la maison paternelle après quarante ans d’absence, un an jour pour jour après la mort de Francis Bernier, peu de temps après le séisme du 12 Janvier 2010 qui a fissuré l’Institution qui a dû fermer ses portes.

Son retour ébranlera toute la famille et même les domestiques. Surgiront des émotions enfouies jusque-là, des souvenirs limpides, diffus, des incertitudes, des quêtes et questionnements. Le lecteur voyage entre le « paraître » superficiel des personnages qui suscite la curiosité et la profondeur de leur être.

Je suis vivant est, en effet, un roman où les caractères se regardent sans se voir vraiment et où le lecteur est positionné comme une caméra dont l’objectif pointe tour à tour sur les doutes qu’ils ont au sujet l’un de l’autre. Il y a Grégoire, troisième enfant de la famille, amateur de vélo. Il tiendra un premier rôle dans la maison au retour d’Alexandre, un peu comme l’aîné de la famille. On pourra se demander si la question du genre [depuis la famille] ne serait pas dans les parages.

Il y a Marylène, l’aînée désintéressée, elle a été faire des études en Belgique, elle est de retour dans la maison avec la peinture comme unique reposoir. Au-delà des expériences qu’a connues Marylène, du haut de sa soixantaine, l’amour viendra vers elle d’une autre classe, la jeune Norah et tout son charme qui ne laisse indifférents ni Jules, mari de Gabrielle, la benjamine des Bernier, ni même Grégoire.

Il y a Gabrielle qui a toujours cherché à réinventer la vie ailleurs, qui fuyait le fourneau qui consumait la famille depuis la maladie d’Alexandre. Il y a Eliane avec sa santé fragile et ses incantations. Eliane, cet amour maternel qui n’a jamais tari. Il y a Norah, Ecclésiaste, Livia…, tous ces personnages, qui le temps d’un discours font voyager le lecteur dans le fin fond de leur pensée, véritable creuset de l’être humain.

Je suis vivant ne laisse aucun espace pour le second plan. Dès lors qu’un personnage apparaît, aussi brève son apparition, il revendique aussitôt une place de choix dans son discours, une réflexion, un regard, une remarque qui porte à se questionner sur l’importance de ces petites choses que l’on porte en soi.

Livia jalouse Norah qui prend trop d’espace avec son charme. Livia regarde Norah par rapport à sa propre fille. Lorsque l’on vient de cette même confusion qu’est la masse, l’ascension de l’autre, par n’importe quel moyen représente une menace, une gifle pour nous dire que la vie ne nous apparaîtra jamais, nous, sous aucune autre forme que celle qu’elle a toujours été.

Ecclésiaste, le premier qui fut attaché au chevet d’Alexandre, malgré la bonne paie, malgré la bonne bouffe, n’aime pas trop son boulot, n’aime pas M. Alexandre qui lui fout la trouille… Tant de dédales et tant de sentiments qu’il nous est permis de visiter en pénétrant l’énigme des personnages qui peuplent ce roman.

Je suis vivant est un roman à faire corps avec pendant ce confinement pour découvrir des impressions, des sentiments épars, pour porter un regard sur ce que peut être l’autre et ce que l’on peut être soi-même.

Cherlan-Miche PHILIPPE

 

Membre du collectif de jeunes auteurs, PergolaAyiti

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