Lundi 26 Octobre, 2020

Pourquoi certaines Haïtiennes ne veulent pas d’enfants. Témoignages

Illustration/ Loop Haiti

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[Cet article a été rédigé avant la crise du Covid-19]

Les femmes qui ont choisi de ne pas avoir d'enfant sont parfois critiquées, mal vues par leur entourage. On les traite de rebelles, d’ « égoïstes ». Mais elles ont leurs raisons que leurs détracteurs ignorent. Témoignages.

Pour commencer, de l’avis de la féministe et humoriste Gaëlle Bien-aimée, « la maternité n’est pas un passage obligé ni une fatalité ». Pour elle, l'infécondité volontaire n’est ni une tare ni une imperfection féminine. Pour la militante, enfanter ne devrait être que le fruit d’un choix personnel. La féministe Simon de Beauvoir serait tout à fait d’accord. Elle a d’ailleurs écrit dans son livre à succès Le Deuxième Sexe, 1949: « Que l’enfant soit la fin suprême de la femme, c’est là une affirmation qui a tout juste la valeur d’un slogan publicitaire ».

Mais pourquoi certaines haïtiennes s’abstiennent-elles d’avoir des enfants ? Les motifs sont divers et souvent liés à des convictions ou des expériences personnelles. La plupart des jeunes femmes interviewées par notre rédaction ont par exemple exprimé leurs inquiétudes d’avoir un enfant dans les conditions sociopolitiques actuelles du pays.

Une situation socioéconomique peu propice

« Mon choix de ne pas avoir d’enfant n’est pas radical, il est plus contextuel. Je ne me vois pas imposer à un enfant la bataille haïtienne que je mène telle qu'elle est connue aujourd'hui. Je ne veux pas non plus avoir un enfant avec une nationalité étrangère », a confié Gaëlle Bien-aimé, engagée dans le Petrocaribe Challenge.

La situation socioéconomique du pays n’est pas un secret. Le manque d’accès à une éducation de qualité, à la santé, au logement et à l’emploi… autant de défis à relever pour les parents ou futurs parents. Magdalita, actuellement commerçante, en est bien consciente. Donner naissance en ce moment serait un acte de cruauté envers l’enfant lui-même, estime-t-elle, allant jusqu’à affirmer que « même Dieu ne le pardonnerait pas » aux parents. « Pa gen lekòl, pa gen manje, pa gen lavi », rappelle-t-elle.

Camberly Bernard, jeune photographe et informaticienne acquiesce, mais pour d’autres raisons : « Je pense qu’avoir un enfant me paraît plutôt vandale. Les dépenses quotidiennes, la gestion du temps... c'est plutôt un recul financier pour moi ».

D’autres projets personnels prioritaires

Le fait de vouloir se consacrer à des objectifs professionnels peut aussi pousser certaines jeunes femmes à ne pas vouloir enfanter. C’est aussi le cas pour Cambely. « Personnellement, j'ai beaucoup de projets à réaliser, ce qui en prendra la majeure partie de mon temps. Ça ne serait pas bien pour moi d'avoir un enfant. Je serais beaucoup plus favorable, dans la mesure du possible, à aider les plus démunis au lieu de participer à l'augmentation de la croissance démographique de mon pays », dit-elle.

« Mon choix est fait. Je choisis d’être réalisatrice plutôt que d’être maman », avance pour sa part Sandra Désir, jeune réalisatrice.

D’un autre côté, il est prouvé que plus les femmes sont scolarisées, moins elles ont d’enfants. Aussi lit-on dans un article publié dans les colonnes de Loop Haïti le 20 mai 2019: « L’agence des Nations Unies dit constater une prévalence du nombre de naissances en Haïti chez les femmes qui n’ont eu droit à aucune instruction. En moyenne, elles ont 4,9, soit deux fois plus que celles ayant atteint le niveau secondaire (2,4 enfants) et quatre fois plus que celles ayant fait des études supérieures (1,2 enfant), écrit le FNUAP, rapporté par le quotidien Le Nouvelliste».

Responsabilités. Douleurs.

Pour Gaëlle Bien-aimé, faire un enfant est une bonne chose mais c'est aussi une grande responsabilité. C'est un engagement à vie. « C'est bien beau. C'est mignon, mais c'est également une vie, une lourde responsabilité. En tant que militante, je ne vois pas Haïti comme un pays où l’on peut répondre à ces genres de responsabilité. », a-t-elle souligné.

« On a même la responsabilité de rester vivant », plaisante Magdalita qui croit fermement qu’il vaut mieux ne pas faire d’enfant si l’on n’est pas sûrs de pouvoir assumer son rôle de parent. Sans oublier le fait, dans une société, que les pères sont souvent absents et que les charges parentales reposent en grande partie sur la femme.

« Lè w se fi ou pa ka di ou pa gen pitit. Li te mèt pa sanble avè w, se pou ou li ye. Si papa a pati kite l se ou ki pou degaje w avèl. », renchérit Marlène, femme de ménage.

Outre les raisons citées ci-haut, il est connu que donner naissance n’est pas toujours de toute beauté. Les accouchements peuvent être compliqués et difficiles. Certaines femmes y risquent même leur vie. « Ma mère est morte en me mettant au monde. Si elle ne m’avait pas eue, elle ne serait pas morte. J’ai vécu toute ma vie avec cette culpabilité », raconte Stéphanie Blanchard, étudiante de la faculté de droit.

Les pressions de l’entourage

En matière de maternité, la pression sociale est parfois très lourde. Nerline Séjour, étudiante en philosophie et science politique partage son expérience. « Ma mère me dit toujours qu’il faut que je termine mes études, et trouver un bon mari avec qui j’aurai des enfants. Je dois dire qu’en réalité ce schéma n’est pas fait pour moi », relate-t-elle. Car, fait-elle savoir, « toutes les femmes n’éprouvent pas ce besoin d’être mariée et avoir des enfants ».

Les réactions face femmes qui se veulent « child free » sont parfois assez hostiles. Certains y trouvent parfois une décision prises sous le coup de l’émotion. « Tu changeras d’avis plus tard ». D’autres pensent que le bonheur des femmes en dépend. « Tu seras tellement plus heureuse si tu avais un enfant ». Sans compter ceux pour qui avoir un enfant est une sorte d’assurance. « Mais qui s’occupera de toi quand tu seras vieille ?

Quelques voix bienveillantes        

Mais comme pour toutes les règles, il y a des exceptions. Certaines femmes se disent « chanceuses » d’avoir le soutien de certains proches dans leur choix de ne pas devenir mère. « Je ne sens pas vraiment de pression, rassure Gaëlle Bien-aimé, qui souligne notamment le support et la position partagée par son compagnon.

Camberly, qui se dit reconnaissante d’être comprise par certains proches. « Certainement, ils sont au courant. Aussi choquant que cela puisse paraître pour eux. Heureusement je suis entourée de gens très compréhensifs. J'éprouve de la reconnaissance en vers eux.»

Cette génération de femmes, instigatrices de #MeToo et de tant d’autres mouvements, assume de plus en plus ses choix. Ces femmes qui ne veulent pas être spectatrices sont dans toutes les sphères de la vie publique et contribuent à faire entendre les voix de millions d’autres à travers le monde. Le droit de ne pas avoir d’enfant ou pas. Ces jeunes femmes s’expriment en toute liberté et déplorent d’avoir encore à se justifier d’une décision infiniment personnelle.

*Par soucis d’anonymat, certains prénoms ont été changés.

Mariah C. Shéba Baptiste

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