Mercredi 2 Décembre, 2020

Plaidoirie pour l’inclusion des femmes dans le monde scientifique

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Pour la célébration de la Journée Internationale de la science au service du développement et de la paix lancée pour la première fois en 2001 par l’UNESCO, le Centre Kaizen a marqué cette date d’une façon particulière en organisant un webinaire autour du thème « Le rôle des chercheuses dans le développement et la paix en Haïti ».

Toujours dans l’objectif d’alimenter les débats sur la diversité et l’égalité du genre dans différents milieux professionnels, la Centre Kaizen a organisé un deuxième webinaire. La session a débuté avec une allocution de Mr. Jean Luc Tondreau, pour les propos de circonstance de l'UNESCO-HAÏTI, qui a souligné que le thème de la célébration de cette année met en lumière d’une part le rôle essentiel de la science à la résolution des défis mondiaux et d’autre part souligne à notre attention des enjeux sociétaux incontournables comme la problématique de l’inclusion et du genre. « Seulement 30% des chercheurs sont des femmes. Et un grand nombre d’entre elles sont exclues des plus hauts niveaux qui leur permettraient de faire carrière dans la recherche. » a-t-il indiqué. « Selon les données de l’Université d’Etat d’Haïti, de manière globale, les femmes sont peu présentes dans le domaine de l’enseignement universitaire. En 2018, sur les 27 membres faisant partie du conseil de l’université, il n’y avait seulement 3 femmes ».

L’anthropologue, éthicienne et professeure à l’Université Laval Florence Piron, qui intervenait depuis le Canada sur l’inégalité de genre dans le monde scientifique, a rappelé que la science au Nord comme au Sud est très masculine. « La science est masculine dans son histoire parce qu’elle est liée à la conquête et à l’exploitation des richesses naturelles des territoires conquis. La science qui vient du Nord est aussi liée à un culte de l’abstraction et de la généralisation » a fait savoir Professeure Piron. « La science est aussi masculine parce qu’elle se fait entre compères. L’évaluation de la science se fait entre pairs qui sont bien souvent des hommes et qui s’arrangent pour rester entre eux. Ce qui fait que la science pourrait être hermétique aux femmes et à la pensée féminine. » a-t-elle dénoncé tout en incitant les acteurs de la société à prendre les filles en main dès l’école primaire.

Pour Professeure Piron, il y a également un problème avec la représentation sociale des femmes qui sont souvent vues comme des personnes qui prennent soin des autres plutôt que comme des intellectuelles qui pensent. De telles représentations sociales et des obligations familiales font obstacles à leur émancipation intellectuelle. « A l’université, il y a des murs que doivent affronter les femmes rendant le monde de la recherche hermétique pour les personnes de sexe féminin comme le sexiste et un mépris pour l’intelligence des femmes qui fait qu’on leur confie moins de financement, moins de poste de direction, moins de responsabilité administrative dans les universités et moins de direction de centre de recherche. » a déploré Professeure Florence qui pense que le savoir des femmes est essentiel à la recherche parce qu’elles ont accès à deux visions du monde, celle des dominants et celle des opprimés. Et cette expertise des femmes sur la transmission, pour l’anthropologue, c’est là que se trouve leur potentiel essentiel pour en faire des chercheuses pour la paix. Elles sont capables de voir des liens là où d'autres verraient des conflits.

Judite Blanc, psychologue, chercheure à l’Université de New York Langone Health qui a abordé les implications des politiques de genre dans l’impensé de la culture scientifique et l’anti-intellectualisme a partagé sa perspective sur la question de la place des femmes scientifiques dans le développement et de la paix en Haïti.  « Il est important de regarder la question du développement en rapport avec le développement de la culture scientifique en Haïti. Parce que la culture scientifique n’est pas encore institutionnalisée dans la communauté en Haïti ou dans la diaspora. Or, en 2020, on connait tous le rôle de la science pour le développement et l’élaboration des politiques publiques. » a-t-elle mentionné. « On veut que les politiques publiques des états soient sensibles au genre. Toutefois, comment peut-on élaborer de telles politiques sans l’institutionnalisation de prise de décisions sur la base de données?» s’est demandé la chercheuse.

Soucieuse de la démarche scientifique pour arriver à l’égalité de genre dans la science et l’émancipation de la femme, la chercheuse Judite Blanc a ajouté que l’épistémologie féministe, par définition, se place dans une logique de remise en question. Elle se trouve dans une position critique. « Même les hommes scientifiques très formés ont un certain mépris pour le savoir féminin. Ces hommes-là occupent une position privilégiée et ils n’arrivent pas à comprendre qu’ils doivent prendre en compte les besoins des femmes et rendre leurs cadres de recherche ouverts aux femmes. » a-t-elle souligné. Elle a conclu sa présentation en lançant une invitation à toutes les personnes qui interviennent dans le domaine du genre en Haïti, que ce soit à l’université ou dans la libération de la femme en générale, de se rappeler qu’il est difficile d’être efficaces et d’expliquer les phénomènes de façon quantitative et qualitative l’ampleur d’un problème sans prendre en compte les données scientifiques.

La communication de Ketleine Charles, Professeure à l’Université d’Etat d’Haïti, a été sur la représentation des femmes dans le corps professoral universitaire haïtien et les instances de décision. Elle s’est intéressée aux discriminations flagrantes qui existent entre les hommes et les femmes dans l’Enseignement Supérieur notamment en STIM (science, technologie, ingénierie et mathématiques). « Il y a une carence de réflexion critique sur le rapport de domination entre les sexes et la faible représentation des femmes dans le corps académique et la gouvernance de l’Université. » a-t-elle constaté. « Il résulte de ces réflexions qu’en dépit d’une ‘’féminisation’’ de la population estudiantine, le corps académique et administratif reste profondément marqué par une ségrégation. »

Elle a noté que « L’Université haïtienne accuse un net retard par rapport aux avancées économiques des femmes, aux études, et aux recherches sur le genre. » Pour remédier à cette situation d’inégalité de genre dans le corps professoral universitaire haïtien et les instances de décision, la Professeure Ketleine propose une perspective qui prend en compte une politique sectorielle d’égalité, la mise en œuvre d’un cadre d’application et d’un plan de suivi assuré par un observatoire de la parité.

Plusieurs facteurs sociaux et structurels font obstacles à l'émancipation des femmes dans le domaine scientifique, largement dominé par des hommes, en Haïti alors qu’elles peuvent être partie prenante dans le développement durable et l’instauration de la paix dans le pays. Cette série de webinaires rentre dans la stratégie du Centre Kaizen pour encourager l’adoption et l’application de politiques d'égalité de genre dans tous les milieux en Haïti.

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