Dimanche 31 May, 2020

ORAH, une association qui milite pour la protection des LGBT+ en Haïti

Un homme en train de réaliser une peinture murale d'arc-en-ciel dans les rues de la capitale d'Haïti. Crédit photo: Pierre Michel Jean

Un homme en train de réaliser une peinture murale d'arc-en-ciel dans les rues de la capitale d'Haïti. Crédit photo: Pierre Michel Jean

Le 17 mai ramène chaque année la Journée internationale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie. Les homosexuels en Haïti, reconnus sous l’appellation Communauté M., ne sont pas en reste face aux traquenards de la société haïtienne, conservatrice de son état.

Le 17 de cette année est célébré sous fond de crise : la Covid-19. « Le nouveau coronavirus a pris tout le monde court. Les organisations Lgbtq+ doivent trouver un moyen pour offrir une planche de salut aux membres », reconnaît Hérold Bellance, directeur exécutif d’Orah- Organisation arc-en-ciel d’Haïti, une branchée détachée depuis sept ans de l’association Kouraj du mythique leader, Charlot Jeudy, retrouvé mort dans la nuit du 24 au 25 novembre dans sa résidence à Vivy Mitchel.

« Tout le monde se met à l’abri, prévient Bellance. Moyennant que nous, en tant que responsables, nous essayons d’avoir les nouvelles de nos membres autant que faire se peut ».

Être Lgbtq+ dans les Caraïbes

Dans la route qui donne accès à l’enceinte de l’organisation (l’adresses est omise pour des raisons de sécurité), les oiseaux se parent de leurs plus beaux plumages, une barrière en fer forgé est éventrée par un numéro impair, ce qui laisse entrevoir que des êtres humains parfois y entrent. Sinon, le silence de marbre.

Lire aussiMarche pacifique des LGBTI en Haïti: Kouraj n'est "pas au courant"

Pour y accéder, un membre doit jouer le rôle d’hôte- là encore, la porte est ouverte à un seul battant. « Nous avons un peu peur », lâche quelqu’un sous couvert d’anonymat. « Si on sait que nous sommes ici, d’aucuns s'offriront le malin plaisir de venir nous intimider jusqu'ici. ET nous courrons les risque d'être brutalisés à la sortie », poursuit-il non sans tristesse. 

Sur la cour, le plaisir éprouvé est à son comble. « Je suis content de te revoir, chéri », déclare un jeune homme efféminé. Il fait des mimiques et son regard est assoupli de tendresse à son interlocuteur. « C’est à quelle heure l’activité ? Pourquoi ne débute-t-elle pas encore ? », demande un autre. Une question perdue dans le tourbillon des voix qui grésillent.

Une fois à l’intérieur, des rires aux éclats, des attouchements qui sont authentiques à l’espace, des têtes se bousculent, des baisers s’échangent. Ils sont là, ce lundi matin, pour un atelier sur le lobbying dans le cadre d’un projet intitulé Être Lgbtq+ dans les Caraïbes (being Lgbt+ in the Caribbean), et coordonné par PNUD. 

Lire aussi: Haïti: Charlot Jeudy, défenseur des droits des LGBT, retrouvé mort

« Ce programme a été conçu dans l’objectif de sensibiliser la société civile sur les dangers que coure la communauté Lgbt+ en Haïti », explique Johnny Clergé, homosexuel et membre fondateur d’Orah.

Près d’une trentaine de personnes se sont attroupées sur une galerie nette, balayée par l’ombre d’une colonie d’arbres à droite. On est au temps de la Covid-19, donc les gestes barrières sont inéluctables. Le port des masques, obligatoire

« Pour les hétéros, les homos sont des citoyens de seconde zone, et c’est à cette perception que nous voulons nous attaquer », poursuit cet ancien de la Faculté de Linguistique Appliquée (Fla). Pour y arriver, "nous avons besoin du concours de la presse, de la société civile et toute personne désirant prêter main-forte à cette cause pour le respect de la dignité humaine".

Tout en fustigeant le comportement discriminatoire et « hypocrite » de la société haïtienne, Jean reconnaît toutefois que « beaucoup a changé dans les mœurs ces dix dernières années », et que les « masisi et madivin sont moins à risque qu’il y a de cela vingt ans dans le pays ».

Un jeune homme dans la vingtaine, qui garde son anonymat par peur d’actes LGBTphobiques à l’école, parle de son « penchant pour la gent masculine découvert depuis l’enfance ». Il indique que sa famille l’a soutenu dans cette « marche difficile » consistant à affirmer son identité sexuelle.

« Je suis en classe de philo. De très tôt, j’ai découvert que je suis plus attiré par les hommes que les femmes », explique-t-il. À seulement 18 ans en Haïti, s’affirmer en tant qu’homosexuel est une initiative hasardeuse. Ce dernier est heureux de pouvoir compter sur sa famille, particulièrement sa mère qui l’aide à vivre au quotidien avec les discriminations dont sa communauté fait l'objet.

Lire aussiLes associations LGBT demandent aux médias d'informer sans discriminer

« Mes parents sont au courant, ils me supportent, assure-t-il. Je me sens comme une femme avec des hormones masculines ».

Haïti ne protège pas ses homosexuels

Comme les quelques 150,000 personnes qui vivent avec le virus du VIH en Haïti, la masisi et madivin sont perçus comme des « personnes imparfaites », au sens du sociologue Erving Goffman.

« C’est bien regrettable, dit Clergé. Le pire, même l’État ne fait pas figure d’exception. C’est en ce sens qu’on parle d’homophobie d’État en Haïti ».

« En août 2017, le sénat haïtien a voté une loi interdisant le mariage entre individus de même sexe. En soi cette mesure n’a rien de nouveau, car le code civil national ne reconnait que les unions entre un homme et une femme. Mais ce vote traduit une intolérance grandissante à l’égard de la communauté́ HSH, car il vise à interdire toute affirmation de l’homosexualité́ dans l’espace public », écrivait The Conversation en novembre 2019.

Dans un rapport publié en août 2019, Kouraj avait dénombré 21 cas de violences sur des personnes LGBT dont un cas d'assassinat sur les trois (3) dernières années.

« Certains sont agressés à la découverte de leur homosexualité. D’autres ont déclaré [...] que leurs proches avaient menacé de les brûler vif. Cinq (5) disent avoir reçu des coups et blessures. Des déclarations qui sont confirmés par des certificats médicaux [...] », pouvait-on lire dans le document.

Être et vivre en homosexuel en Haïti est pari risqué. Et la lutte pour la reconnaissance des droits de cette minorité s'annonce beaucoup plus longue que prévue si tous les secteurs de la vie nationale ne s'y implique pas.

Ce texte a été mis à jour le 16 mai 2020 à 4:40 pm (heure haïtienne) pour modifier le nom de Jhonny Clergé. 

Websder Corneille

Twitter: @webscorneille

Recevez gratuitement les dernières nouvelles d'Haïti et d'ailleurs directement sur votre téléphone en téléchargeant l'App de Loop News :