Samedi 4 Juillet, 2020

Image de solidarité en Haïti, malgré tout

La bourgade montagneuse, Duranton, située dans le Département de la Grand-Anse terriblement frappé par Matthew en 2016, s’est saisie de la corvée pour se guérir des maux que l’Ouragan lui a causés.

Dévasté par l’Ouragan Matthew ayant touché le pays du 03 au 05 octobre 2016, Duranton, une localité de Basse-Guinaudée, soit la 4ème Section de Jérémie,  s’est vu lavé des cultures de maïs, de haricot, de manioc, de canne-à-sucre et de mangues qu’il produit principalement. Après de vains recours auprès d’instances concernées pour des mesures de redressement, sa population vivant essentiellement de l’agriculture s’est servi de la corvée pour renaitre.

Bruno Louis, coordonnateur du programme Santé Animale de la section explique : « Nous avons vainement attendu l’Etat intervenir pour repenser la région et redéfinir la vie agricole d’ici. Or malgré nos démarches, le Ministère de l’Agriculture des Ressources Naturelles et du Développement rural (MARNDR) ne dit toujours rien. Comme les autorités de l’Etat se sont montrés négligents, les paysans n’ont pas relâché; ils ont résisté grâce aux corvées ».

La corvée dans les mœurs haïtiennes

La corvée est une forme traditionnelle de travail où les cultivateurs s’entraident. Elle se nomme suivant les cas où les régions ‘‘Escuade », ‘‘Colonne’’, ‘‘Douvanjou’’, ‘‘Combite’’ dont Paul Moral en parle dans son livre ‘‘Le Paysan Haïtien’’, comme le « Mécanisme traditionnel toujours pittoresque mise en branle par toute tache un peu considérable et urgente ».                        

Solidarité oblige, vous m’aidez aujourd’hui, demain l’on vous aidera. Leprème Saint-Fleur, petit paysan et membre de corvée nous explique sous le bêlement de moutons tout près : « On s’unit pour faire marcher la corvée, avec elle on va plus vite. Moi, je n’ai pas assez de temps pour produire de moi-même. S’il y avait corvée partout comme il y en a ici, ce serait bien pour le pays ».

Pour une diligence face aux soubresauts post-Matthew

Selon les rapports d’évaluation des dommages et de pertes effectuées par MARNDR, environ 428 000 exploitants agricoles (plus de 2 000 000 de personnes) ont été touchées et décapitalisés suite au passage de l’ouragan. Les dommages et les pertes s’estimaient à 38 milliards de gourdes (583 millions de dollars USD), ce qui représente environ 7% du Produit Intérieur Brut (PIB) ou 31% PIBA.

Dans la Grand-Anse, l’un des départements les plus touchés, les dégâts s’intensifiaient. Les inondations ont suivi les précipitations provoquées par l’ouragan ayant fait entre 546 et 1000 morts en Haïti selon Wikipédia.

Duranton en Pâtit. Entouré des quartiers Boyer, Gatineau, La foret, Gon, Préviler et d’autres, il se trouve dans le chaos. Des eaux de ruissellement en furie, et des matériaux qu’elles charrient se constatent; les terres cultivées se déchargent. La dénudation ou l’érosion donne au modelé des montagnes l’allure presque sèche. Il n’y reste que peu d’arbres.

Les animaux domestiqués, (Bovins, caprins, ovins, porcins, ruche) source de revenu pour les habitants sont perdus. Les petits agriculteurs, les petites agricultrices vulnérables ont peu de capacité de relancer leur exploitation. Basse-Guinaudée étant d’ailleurs une section où le pouvoir d’achat est limité et où il n’y avait pas de fournisseurs de crédits agricoles, de fournisseurs d’intrants ; pas de coopérative, pas de projets, pas de microcrédit, ni banque, ni caisse populaire.

Place faite à l’utilité de la corvée dans une paysannerie toujours active et diligente. Défrichage ou préparation de la terre, le travail en commun réussit les besognes. Toutefois, les corvées ne font que ce qu’elles peuvent en réalité. D’ailleurs les groupements tendent à s’effacer. Car les ménages les plus vulnérables continuent à être tentés de se migrer pour chercher de l’emploi où se livrer à des activités dans le secteur informel.

La corvée dans la vie de Duranton

La population a misé sur les corvées évoluant dans la zone Bannara, Bokal Pitit Fèy, Congo et autres,  pour travailler et influencer encore pour un lendemain meilleur.                                        Sè Marie nous a appris : « On se retrouvait nu, sans nos vivres alimentaires, sans nos têtes de bétail. Nous  avons recouru soit à la Corvée Concours, soit à la Corvée Société où à la Corvée Attribution selon le besoin des ménages qu’on a à servir».

Avec la corvée concours, on travaille la terre pour vous aujourd’hui, prochainement pour un autre. La famille pour qui l’on travaille offre à manger ou à boire.

Quant à la corvée société, il y a non seulement le travail en commun, mais aussi de l’assistance surtout économique à témoigner l’un envers l’autre. Fritz Pierre, secrétaire de la corvée ‘‘Bokal Pitit Fèy’’ nous confie : « Nous adoptons une caisse à laquelle chacun verse 25 gourdes par mois pour soutenir les familles qui sollicitent de l’aide, le plus souvent pour des produits de première nécessité ».

Pour ce qui est de la Corvée Attribution, elle exige le travail en commun l’un pour l’autre depuis janvier jusqu’au décembre, auquel mois on fête grandiosement l’assistance mutuelle et  l’aide charitable de l’année de travail tout en faisant cuire un bœuf.

Dasné Walna, Dirigeant de la corvée précitée, tenant son ‘‘piquois’’ en main, houe à double bec servant à dessoucher le terrassement, en témoigne : «Nous paysans, nous nous aidons pour que personne ne souffre. Chacun offre ce qu’il peut pour servir l’autre. Et tout le monde jouit de la même appréciation, du même service. Dans la corvée, il n’y a pas d’inégalité sociale. Que le président de la corvée ait un problème ou qu’il s’agisse d’autrui, on accorde la même considération ».

Duranton, dans la perspective d’un renouveau

Petit à petit, la vie reprend sa forme sans que l’Etat n’intervienne, nous confie Bruno. Cependant, l’outillage demeure dérisoire, le plus humble et archaïque même quand il s’agit du travail agricole en commun (Machette, Serfouette, houe, pic ou ‘‘piquois’’, le hachot, la louchette ou le plantoir et le ‘‘couteau digo’’). Malgré  les griffes du temps, les hauteurs se reboisent, l’élevage des animaux est de retour.

Comme il n’existe encore de moyens de transformation et de conservation, les cultures récoltées se consomment ou s’acheminent vers la ville de Jérémie pour la vente, ou vers le marché de la section Haute-Voldrogue.

Les corvées interviennent également dans des activités autres que des travaux agricoles qui touchent encore au bien-être du village comme l’arrangement des maisons d’autrui, de routes. Un panier de légumes sous sa tête amarrée d’un mouchoir de toutes les couleurs, une marchande ambulante raconte : « La corvée va jusqu’à percer des routes facilitant la vente de nos cultures en ville, comme celle-ci qui nous mène au cœur de Jérémie ».

Sans le crédit agricole, ni le soutien étatique, ni devant la lutte contre les maladies des plantes et ravageuses qui savent faire grand tort au village, la vie rural reste en pleine colonisation agricole, avec encore, assez d’espaces à entamer par les défrichements ou par le dynamisme des corvées pesant fort depuis toujours dans l’organisation de la vie paysanne.

Le gout de la cohésion sociale

Le site officiel du Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural (MARNDR) rapporte dans sa rubrique d’ ‘‘Enquête Communautaire’’, que le niveau de solidarité et de participation des ménages de la section est élevée dans les cas suivants :                                                 

- Dans le domaine des activités agricoles

- Dans le cas des tragédies sociales ou familiales

- Au moment des intempéries 

- Et au niveau du financement.

Dieuseul, membre de plusieurs corvées à la fois, nous explique sous un beau sourire : « Les membres de corvée font tous d’un commun accord. Ils mangent ensemble, partagent et se secourent mutuellement ».

 La vigueur des pratiques du travail qui rehausse l’éclat de la corvée

Le climat de travail est toujours chaleureux et détendu. Les travailleurs se stimulent l’un l’autre, oubliant les ennuis à narrer, les risques naturels et intempéries auxquels s’exposent leurs efforts (éboulement, glissement de terrain, dégradation du sol, sécheresse).

Ils chantent l’éveil du soleil éteint ou l’inconscience qui s’effeuille. Ils prennent un peu d’alcool. Ils dansent, Pied de vie, route de rêve, pour piétiner l’infirme, l’infortune.

L’ambiance, avec l’écrivain Paul Moral, est décrite comme un « ‘‘complexe ethnographique’’ qui ne se conçoit sans l’entrainement du rythme instrumental ou choral qui scande l’effort et crée une particulière excitation : Un orchestre rustique, des mugissements du ‘‘lambi’’, une chanson simple phrase lancée et reprise par l’ensemble des travailleurs ; le tout entremêlé de cris et d’encouragements dont le thème est une réflexion sur la dureté de la tâche, ou un appel à la générosité de l’organisateur des travaux ».

Quand les paysans conseillent les autorités

Trois ans plus tard, les habitants de Duranton se rappellent avoir attendu l’Etat pour une initiative intelligente, une démarche pragmatique de tonalité urgente, ou une mobilisation au maximum de sa capacité de production.

Une attente sur laquelle ils n’ont pas vraiment misé pour façonner cet autre visage de Duranton. Il ont compté plutôt sur leur souffle ardent, l’enchantement de leur main fertile et la solidarité pour réinventer le bourg et ressasser la lutte de son déterminisme. Collaboration, plaisir, motivation cimentent le groupe. Un groupe avec qui l’on se sent bien sur ce sol où le silence et l’obscur n’angoissent le soleil et la vaillance.

Cet automne, les hauteurs dessinent les vivres alimentaires, le haricot, le maïs en beauté des lianes brillantes et animées.

Pour les paysans, la corvée prêche le bon exemple. Ils appellent la nation à les imiter. L’agent de greffage, Bruno Louis, nous crie : «  J’aurais préféré la corvée au parlement ou au palais national car ici les cultivateurs s’entendent et s’unissent. Défi que ne peuvent relever ces institutions.  L’unité que réalise la corvée au sein de la paysannerie est si évidente qu’elle nous incite à demander à tous les responsables de venir nous observer pour tirer des leçons susceptibles de favoriser l’entente et le progrès dans une perspective de mieux s’organiser ».

Lismène Joseph

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Documents consultés :

-Le Paysan Haïtien, Etude sur la vie rurale en Haïti, Paul Moral

-Evaluation perte après Matthew, MRNDR

-Site officiel du Ministère de l’Agriculture des Ressource Naturelles et du Développement -Rural (MARNDR): Agriculture.gouv.ht                                                                                                                               

- Notes du Conseil National de la Sécurité Alimentaire (CNSA)                                                                                                                                                                                      

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