Samedi 31 Octobre, 2020

Les petits commerçants mettent des cache-nez et enfilent des gants

Marlène, la marchande de fruits épluchant un ananas lundi 16 mars 2020. Crédit photo: Eberline Nicolas/Loop Haïti

Marlène, la marchande de fruits épluchant un ananas lundi 16 mars 2020. Crédit photo: Eberline Nicolas/Loop Haïti

Les marchands ambulants continuent à tourner leur petit commerce aux quatre coins de la rue à Port-au-Prince, la capitale d'Haïti. Exposés aux risques de contamination, ils commencent à y adapter leurs conduites, leurs habitudes. D’aucuns s’en remettent à Dieu. Immersion dans ce secteur informel et générateur de revenu pour des familles nombreuses.  

Lundi 16 mars 2020, 11 heures du matin. Sous un soleil de plomb, nous avons avalé avec empressement les kilomètres du quartier de Turgeau (est de la capitale) et l’Ave John Brown, son épicentre. Tout semble très calme.

Petit embouteillage et bruits de vélos à moteur qui sirotent la rue, comme à l'accoutumée. On aperçoit deux à trois passants qui arborent un masque de protection. Sur les bords des trottoirs, des marchands, se perchant sur leur pitance, ne se semblent pas s’affoler du coronavirus qui continue sa poussée dans le monde.        

Communément appelée Covid-19 et qualifiée de pandémie par l’Oms depuis 11 mars, cette grippe créée une véritable panique au sein de la population qui essaie par tous les moyens de trouver des solutions pour se protéger contre la maladie.

Parquet de 100 gants chirurgicaux jusqu’à 1,200 HTG (11 dollars USD).

 

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Ils font des prescriptions qui mettent à nu leur carence d’informations où l'insouciance envers les recommandations vis-à-vis de la maladie. C’est le cas de cette marchande de fruits appelée Marlène qu’on a rencontré Haut Turgeau.  

Méthodes traditionnelles

« J’enfile des gants où de petits sachets pour éviter de toucher aux fruits avec mes mains, préconise-t-elle. Je suis inquiète par le coronavirus, mes clients le sont, également ».

Dans cette course folle contre la montre, certains recourent à des méthodes qui leur sont habituelles, et n’oublient pas de les prescrire aux autres. « Je leur [les clients, ndlr] conseille d’avaler une tisane au gingembre avec de la cannelle. Parce que la chaleur peut combattre la grippe », explique-t-elle avec candeur. 

S’il est vrai que sa méthode ne souscrit pas rigoureusement à une démarche scientifique, a-t-elle totalement tort de croire que la chaleur, toutes proportions gardées, peut barrer la route à la grippe ? Comment les connaissances pratique et empirique de quelqu’un seraient-elles un palliatif à la maladie ?

Si Marlène ne peut pas émettre une réponse claire et pertinente à de telles préoccupations, ce petit accroc ne l’a pas empêché de dire : « Je sens que cela peut avoir des effets certains ». La science l'a-t-elle donné raison?

Dans une tribune parue cette semaine dans Futura Sciences, on peut lire ce qui suit : « […] on sait que la grippe par exemple est un phénomène saisonnier, l'arrivée du printemps entraînant une baisse significative du nombre de cas. De plus, on constate que le Covid-19 semble se propager moins vite dans les pays de l'hémisphère Sud, comme en Afrique ».

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Il y a peu de chance que Marlène ait lu cet article, mais aucun doute qu’elle a déjà surmonté d’autres grippes. Une telle expérience qui lui a permis de compter sur son empirisme. 

Dieu y pourvoira

À quelques encablures, un marchand de jus, la soixantaine prononcée, explique comment il procède depuis l'annonce de la maladie. « Avant de préparer le jus, je me lave avec du chlore, j’y ajoute un peu de citron, explique-t-il. Je prends les précautions nécessaires, mais nous savons que personne ne peut combattre cette maladie sauf Dieu ». À cette instant, la voix subit un délitement, mais l’espoir affiche sa plus grande forme. 

Insouciance

Une autre dame rencontrée aux alentours du Collège Canado Haïtien au nom de Linouse, marchande de nourriture précuite, ne semble pas trop préoccupée par le virus. En pétrissant la farine, elle fait l’éloge de ses nouvelles attitudes.

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« Je ne touche plus à l’argent, je laisse quelqu’un d’autre s’en occuper, raconte-t-elle. Si cela m’arrive de le recevoir, je pars me laver les mains illico presto ».

Mine grise, Linouse laisse clairement apparaître son angoisse d’un éventuel confinement, mais se soucie davantage de la régularité de la clientèle de son petit commerce, « degaje » (littéralement dégager) comme on les appelle en Haïti.

« Si cette maladie arrive en Haïti, je perdrai tous mes clients car ni eux ni moi ne pourrions sortir de chez nous, martèle-elle. Heureusement, nous avons le soleil qui nous protège ».

Paquet de 50 masques chirurgicaux varie entre 2,500 et 2,900 HTG (29 dollars USD)./ Eberline Nicolas

 

Stocks d’approvisionnement dans les supermarchés

Sur trois supermarchés consultés ce lundi 16 mars, entre Turgeau et Lalue, deux ont aligné des cache-nez et des gants sur les rayons, et l’autre s’en fiche totalement. Un paquet de 50 masques chirurgicaux varie entre 2,500 et 2,900 HTG (29 dollars USD). Un autre de 100 gants chirurgicaux jusqu’à 1,200 HTG (11 dollars USD).  

Une pharmacie visitée en ce jour-là, n’avait pas encore passé la commande de kits sanitaires urgents. Elle est en rupture de stocks pour les masques chirurgicaux. Petite remarque : la dame toussotait régulièrement dans une serviette en papier.

Jusqu’à présent, Haïti n’a pas encore testé positif au coronavirus. Une quarantaine de personnes ont subi le test cette semaine, les résultats doivent être publiés dans les heures qui suivent.

Entre-temps, son voisin le plus proche avec lequel il ne partage pas moins de quatre points frontaliers, la République dominicaine, a déjà recensé deux morts. Ce qui n’a pas manqué de mettre la population haïtienne en état de veille.  

*Par souci d’anonymat, la rédaction a publié que le prénom de chaque personne citée et omis celui du restaurateur de jus.

Eberline Nicolas

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