Vendredi 30 Octobre, 2020

Les médias haïtiens doivent-ils révéler l’identité des malades ?

Illustration: Loop Haiti Acteur: Websder Corneille Photo : Luckenson Jean

Illustration: Loop Haiti Acteur: Websder Corneille Photo : Luckenson Jean

C’est par la voie de la presse haïtienne que la nation a appris la nouvelle des premiers cas réels d’infection au coronavirus jeudi 19. Au-delà de la mission salvatrice consistant à bien informer et former la population, le dénommé « quatrième pouvoir » n'a-t-il pas enfreint une restriction éthique dans la santé publique en Haïti, et porté préjudices à la sécurité des infectés en agissant de la sorte ?

Cette fois, le malheur ne nous a pas pris au dépourvu. Nous avons tous anticipé au moins une fois sur l’arrivée imminent du Covid-19 au pays. Ce n’est pas pour autant nous étions si prêts, voire commencer à adopter des comportements responsables envers nous-mêmes et autrui en suivant le désarroi que cette pandémie a causé en Asie, Europe et Amérique du Nord. 

Pour ce samedi 21 mars, "Plus de 277 106 cas d’infection ont été détectés dans 164 pays et territoires depuis de le début de l’épidémie. Le Covid-19 a fait au moins 11 737 morts", peut-on lire sur RFI

Ce jeudi soir, la vérité a pourchassé la rumeur : Haïti dénombre deux cas du nouveau coronavirus (Covid-19), a fait savoir le président de la république, Jovenel Moïse. L'inconnu dont on avait peur devient soudain partie prenante de notre quotidien. 

Secret de polichinelle

Mais avant la conférence de presse de ce jeudi, qu’avait-on observé ? La réponse n'est autre que plusieurs journalistes et médias haïtiens ont précédé en relayant l’information avant même que les autorités officielles en ont pu. De plus, noms, âges et nationalités ont été propulsés sur les tréteaux médiatiques par le secteur de la presse. S'agit-il d'une fuite en avant?

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« Personne n’a ce droit ! », a sèchement réagi le directeur de l'Épidémiologie de laboratoire et de recherche (DELR), Dr Patrick Dely, en entrevue à la rédaction de Loop Haïti ce samedi sur le droit des médias à divulguer une information dont ils détiennent la primeur. Questionné sur une possible violation des droits de la personne, « c’est délirant ! », tance-t-il.

Une préoccupation que partage le médecin Claudy Junior Pierre. Interrogé par Loop Haïti depuis le Canada là où il se trouve confiné, il a émis quelques raisons fondamentales pour lesquelles il est omis à quiconque n’appartenant pas au secteur de la santé de divulguer une information si fragile.

« Le journaliste n’est pas habilité à publier une pareille information avant les autorités compétentes, pince-t-il d’entrée de jeu. Il y a des explications techniques ou des précisions à fournir à la suite d’un décès que le travailleur de la presse pourrait s’en passer alors qu’elles sont d’une extrême importance pour le secteur médical et qui peuvent faire la différence dans bien des cas ».

« Prenons par exemple une personne atteinte au coronavirus et qui est décédée. Il se pourrait que le Covid-19 ne se trouve pas à l’origine du décès. De là, dans sa volonté de surveiller, le journaliste causera davantage de tort à la population en se trompant de bonne foi en rapportant que la disparition est due à la crise actuelle », explique-t-il minutieusement.

Un autre point très important: la sécurité de la personne. "Nous avons fait l'expérience avec le professeur [Nelson Belamy, ndlr] suspecté d'être atteint du Covid-19. La colère avec laquelle la population s'en prenait à ce dernier invite encore à être plus prudent dans la divulgation des données identitaires des malades. Donc, protéger l'identité des malades c'est assurer leur sécurité. Et les médias ont un si grand rôle à jouer en ce sens", ajoute ce dernier.  

Étant lui-même journaliste, il fait part de ses conseils à ses confrères et consoeurs avec lesquels il exercice la même fonction au quotidien. « Le plus grand service qu'un journaliste peut rendre à la population aujourd’hui c’est d’aller visiter les centres de santé publics, identifier le nombre du personnel médical disponible dans chaque espace, voir s’il y a des internes dans les hôpitaux, etc. », épilogue ce dernier, membre influent de l'Association haïtienne des étudiants en médecine (Ahem).

Front contre Fake News

Dans un tweet daté du 20 mars, le président de l’Association des médias haïtiens (ANMH), Frantz Duval, interpelle les « médias à faire preuve de vigilance pour ne pas diffuser des informations non vérifiées sur le #coronavirus afin d’éviter toute situation de panique préjudiciable au public ».

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Puisque le tweet ne peut pas raconter, le rédacteur en chef de Le Nouvelliste a été contacté jeudi puis samedi dans l’idée de tirer avec lui-même quelques conclusions à sa démarche. « Je ne fais que reformuler les vœux de février », dit-il. 

Ce samedi, en moins de quarante-huit heures, il était à nouveau contacté. Cette fois, pour réagir à la déclaration du Dr Dely qui pourfend les médias pour avoir étalé sur la grand-rue les résultats des tests avant les autorités compétentes.

Duval répond : « Dites aux médecins de ne pas révéler aux journalistes l'identité des malades ! » Une menace ou une injonction. Personne n’en sait.

Il avance dans ses propos : « La santé publique demande à tous les médecins de garder les indices biométriques des malades dans l’anonymat, mais les médecins les divulguent sans état d’âme ». Il a esquivé, à maintes reprises, la question : en quoi la diffusion de telles informations peut causer du tort au malade ?

À chaque fois, la balle est renvoyée au pied des médecins qui, pour le moins, ne sont pas en odeur de sainteté dans ce dossier.

Une note plutôt positive. Vendredi 20 mars, le Réseau des Blogueurs d’Haïti a développé l’application https://www.coronahaiti.org/ qui permettra de « suivre l’évolution en temps réel du Covid-19 en Haïti ». Un site très bien aéré. 

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Les gens se gavent en eau potable

À l’annonce du décret d’État d’urgence sanitaire, le premier dans l’histoire du pays d’après le Dr Claudy Junior Pierre, certaines personnes s’empressaient à faire le plein en eau potable chez le distributeur le plus proche par peur d’une imminente rareté la semaine prochaine.

« Je suis allée remplir mes deux gallons parce que, demain, il se peut que je n’en trouve plus. Heureusement j’ai de quoi nourrir ma famille pendant au moins un mois », raconte Stéphanie X, mère de famille habitant Delmas 33 (nord-ouest de la capitale). 

Eberline Nicolas et Websder Corneille

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