Samedi 5 Décembre, 2020

L’émouvante histoire derrière la Photo de l’année du World Press

La photo de Yasuyoshi Chiba qui a gagné le "Prix de la photo de l'année World Press 2020". (YASUYOSHI CHIBA / AFP / HANDOUT / MAXPPP)

La photo de Yasuyoshi Chiba qui a gagné le "Prix de la photo de l'année World Press 2020". (YASUYOSHI CHIBA / AFP / HANDOUT / MAXPPP)

Après avoir déclamé au milieu d'une foule électrisée, Mohamed Youssef avoue s'être éloigné pour pleurer. Personnage central du cliché de Yasuyoshi Chiba, lauréat du World Press Photo 2020, ce Soudanais revient sur cet instant immortalisé par l'AFP, dans le tumulte d'une révolution. 

Le jeune homme de 16 ans a été photographié en juin dernier à Khartoum lors d'une manifestation nocturne en pleine lecture d'un poème, bouche grande ouverte, comme exalté, deux semaines après la dispersion brutale d'un sit-in devant le quartier général de l'armée ayant fait des dizaines de morts. 

«Je récitais avec enthousiasme mais j'ai senti une tristesse immense pour ceux qui ont été tués et qui ont disparu», explique à l'AFP Mohamed Youssef, lors d'un entretien réalisé cette semaine après l'attribution du prestigieux prix au photographe de l'agence. 

«Alors que battent les tambours, nous descendons dans la rue (...). Il n'y aura pas d'abandon, aucun de nous ne battra en retraite», lit ce soir-là le jeune homme, vêtu d'une chemise bleue, main sur la poitrine, entouré de ses camarades dans le halo des lampes de téléphones portables, dans le quartier Jabra. 

Et la foule, électrisée, de scander «révolution» après chaque couplet. 

Ce poème populaire fut l'un des hymnes du mouvement de rue qui emporta la présidence d'Omar el-Béchir, après trois décennies de pouvoir dictatorial, le 11 avril 2019. 

«J’ai pleuré» 

Si quatre mois de mois de mobilisation sont parvenus à faire tomber l'autocrate, la contestation s'est poursuivie des semaines pour réclamer la transition vers un pouvoir civil. 

De ces heures historiques, et de ce cliché perçu par les jurés du World Press Photo comme symbolisant «l’espoir», Mohamed Youssef semble garder un souvenir intact. 

«Après avoir récité le poème, je me suis éloigné de la manifestation et j'ai pleuré», confie notamment le jeune homme à l'AFP. 

Dans la soirée, se souvient-il encore, l'électricité avait été coupée dans le quartier tandis que les responsables de l'Alliance pour la liberté et le changement (ALC), fer de lance de la contestation, devaient s'adresser aux Soudanais. 

Les riverains s'organisent alors pour trouver des générateurs et monter des barricades afin de sécuriser les lieux... «Tout le monde était tendu. Nous craignions que les forces de sécurité fassent irruption», raconte l'adolescent. 

L'internet est hors service et la sécurité renforcée à travers Khartoum, rendant difficile les rassemblements, à leur apogée pour faire plier l'armée. 

Deux mois plus tard, en août, un compromis est finalement arraché aux généraux, et le pouvoir confié pour trois ans à un gouvernement de transition. 

«Le combattant» 

Mohamed Youssef affirme que ses quatre frères et soeurs, ainsi que ses parents, ont rapidement pris part à la contestation déclenchée en décembre 2018 par une hausse du prix du pain, dans un pays exsangue économique. 

Il affirme pour sa part que ce sont «les massacres au Darfour» qui l'ont principalement poussé dans la rue. 

Cette région de l'ouest du Soudan a été le théâtre à partir de 2003 d'une guerre civile, marquée par des atrocités des milices arabes pro-régime Janjawid. Elles ont valu au président Béchir des poursuites de la Cour pénale internationale (CPI), à la fin des années 2000, pour des crimes contre l'humanité. 

À ce jour, le jeune manifestant se dit d'ailleurs toujours «mécontent» car ni les responsables de la dispersion du sit-in de juin 2019, ni ceux des crimes du Darfour, n'ont encore été traduits en justice. 

«Je donne encore du temps à ce gouvernement, la résolution de ce type de problèmes en demande», tempère-t-il néanmoins. 

En février, Khartoum a accepté le principe d'un transfert d'Omar el-Béchir à La Haye, où siège la Cour pénale internationale (CPI). Mais aucune date n'a été mentionnée. 

Désormais, dans un Soudan touché par la pandémie de nouveau coronavirus, avec 162 cas et 13 décès, Mohamed Youssef vit confiné dans sa maison familiale, les écoles ayant été fermées préventivement. 

Le jeune homme, qui veut devenir ingénieur, assure qu'il met à profit ce temps libre pour lire sur le Soudan et son histoire. 

Après la publication de la photo de l'AFP le représentant, il a été rebaptisé «le combattant« parmi les professeurs et le élèves du lycée, selon ses parents. 

«Sa photo est un hommage à la révolution soudanaise», dit fièrement son père, Othman. 

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