Lundi 19 Octobre, 2020

La Flambeau ou l'histoire d'une République en débandade

Monsieur (Kenny Laguerre) et Madame interprétée par Abydarlyne Jouth/ Photos: YOD-Productions Théâtre Toupatou

Monsieur (Kenny Laguerre) et Madame interprétée par Abydarlyne Jouth/ Photos: YOD-Productions Théâtre Toupatou

La pièce théâtrale La Flambeau, du poète et dramaturge haïtien Faubert Bolivar a été représentée le samedi 10 octobre dans le cadre du festival Quinzaine internationale handicap et culture au local de Stanley studio danse à Port-au-Prince. La Flambeau est une mise en scène du comédien Chelson Ermoza, assisté par le scénographe Frantz Providence.

La salle est plongée dans une grande noirceur avant que tombe les rideaux et qu’apparaissent trois silhouettes et les quelques éléments qui constituent le décor de la scène: un canapé, une horloge de couleur noire accrochée au mur, une bibliothèque et des déchets qui jonchent le sol.

Un rituel vodou ouvre la pièce de théâtre. Tout de suite, c'est au tour de Monsieur interprété par le comédien Kenny Laguerre, qui enchaîne un monologue dans son salon face à son téléphone portable. Avec le gadget, il enregistre son patriotique discours pour une conférence dont il est l'invité:

"Res. Publica. Res. Res. Res. Publica. Publica. Est public ce qui est à tous. À toi, à lui, à eux, aux charbonniers, aux horlogers, aux députés, aux paysans, aux dirigeants, aux mal-logés comme aux présidents. Res. Publica. Voudra-t-on une société dans le dos de la Res. Publica?"

 

A travers cette pièce théâtrale, Faubert Bolivar peint une société haïtienne en débandade, où les gens sont dans un constant mensonge, portent plusieurs chapeaux. Humble personnage le jour, animal la nuit. C'est ce qu'il montre à travers le personnage de Monsieur, qui n'a pas hésité d'abuser physiquement de sa servante Mademoiselle et après tient des discours pour prôner le changement dans la République.

La pièce est montée de huit tableaux et de six personnages dont Monsieur incarné par Kenny Laguerre, Madame interprétée par Abydarlyne Jouth, Mademoiselle par Jenny Pamela Joseph, l’Un par Alix Olivier, l'Homme et l'Autre par Rebecca Nauris.

Chelson Ermoza, metteur en scène de ce spectacle, a fait un travail colossal surtout dans les choix des comédiens et comédiennes de par leurs talents, diversité de genres. Mais aussi, l’implication de Jenny P. Joseph et de Rebecca Nauris, personnes en situation de handicap dans les rôles de Mademoiselle, de l'Homme et de l'Autre, donne à la pièce une toute autre dimension.

Une expérience qu'Emoza décrit comme extraordinaire et qui, dit-il, lui a appris énormément de choses. Il affirme que La flambeau est un texte qui lui parle. Une parole qui est encore d'actualité: le rôle de la femme, les droits de l’homme mais également un regard sur les personnes que notre société construise et comment elle fonctionne.

« J’ai toujours eu l’ambition de le monter un jour. Je persiste à croire que ce texte parlera à d’autres gens car ce que raconte Bolivar dans la Flambeau est d’actualité. Il a osé même avec le titre. Il a choisi de féminiser le mot flambeau et c’est l’une des choses qui m’a poussé à faire le travail », soutient-il.

 

On rencontre une forme d’absurdité d’Ionesco dans “La Flambeau” de par la présence des esprits tels que le parrain de Mademoiselle, « Ogou La flambeau ». La solitude des personnages qui se projettent dans des longs monologues aux dépens des dialogues nourris et l’atmosphère "flippant" des mort-vivants (zombis), le viol et l vol qui persistent donnent au texte toute son absurdité.

Avec Madame qui discute constamment avec sa défunte mère, tout laisse croire qu’elle sombre dans la folie mais des brins de lucidité à l'encontre de la dépouille de son mari, Monsieur, exécuté par les esprits, vient nous secouer parfois dans notre fauteuil. Au fur et à mesure que la pièce progresse, l'on sent que se déroule un véritable “ethno drame”, une approche combinant la dramathérapie, l’ethnographie et le théâtre.

« L'idée première était de jouer avec une femme amputée, pour cela j’ai fait plusieurs auditions [..]. Au cours de route j’ai repêché Jenny Pamela Joseph, jeune femme sourde qui participe au prochain spectacle-lecture de Johny Zéphirin », poursuit Ermoza, avec satisfaction.

Ermoza explique le choix de sa démarche comme un théâtre contemporain et quelque chose qui reflète la philosophie de ce festival qui est l'inclusion, en mettant ensemble des artistes d’horizons différents, handicapés-es et ou non-handicapés-es pour valoriser et faire connaitre leurs talents.

Eberline Nicolas

Recevez gratuitement les dernières nouvelles d'Haïti et d'ailleurs directement sur votre téléphone en téléchargeant l'App de Loop News :