Dimanche 20 Septembre, 2020

Joséphine Premice, la diva haïtiano-américaine de Broadway

Joséphine dîne au restaurant en 1958 avec son mari, Timothy Fales, lors d'une fête pour le premier anniversaire de la première de «Jamaica». Crédit ... Bettmann Archive / Getty Images

Joséphine dîne au restaurant en 1958 avec son mari, Timothy Fales, lors d'une fête pour le premier anniversaire de la première de «Jamaica». Crédit ... Bettmann Archive / Getty Images

"Je suis tellement chanceuse", sont des mots - rapportés par New York Times- qui s’échappent des lèvres de Joséphine Premice, dans un élan de gratitude, durant les derniers jours de sa vie. Une vie, qu’elle a dû, très tôt, embrasser à bras-le-corps afin de se frayer un chemin vers Broadway. Danseuse, chanteuse, actrice, cette diva d’origine haïtienne a fait couler beaucoup d’encre au cours de sa tumultueuse carrière.

Par Wyddiane Prophète

Joséphine Mary Premice voit le jour en 1926, soit un 21 juillet, à Brooklyn (New-York) dans les Etats-Unis d’Amérique. Ses parents Lucas et Thélomaine Premice sont des réfugiés politiques haïtiens. La petite Joséphine et sa petite sœur Adèle grandissent dans la ville la plus cosmopolite de la planète. En plus de ses études, Joséphine reçoit, très tôt, des cours de danse avec des professeurs de renom de son époque. Elle se révèle une excellente danseuse.

En 1943, à tout juste 17 ans, elle vient confirmer ce talent lors du premier Festival de danse africaine, au Carnegie Hall, une salle de concert réputée aux Etats-Unis : sa performance lui vaut l’acclamation d’un public élitiste, parmi lequel, Eleanor Roosevelt, ancienne première dame et épouse du président américain, Franklin Delano Roosevelt.

Joséphine Premice et Broadway

Grisée par son amour de la scène, Joséphine Premice se lance dans la comédie musicale et part conquérir Broadway. En 1945, on la retrouve au côté d’une célèbre actrice et chanteuse afro-américaine, Ethel Waters, dans la production "Blue Holiday" au Belasco Théâtre. Elle enchaine ensuite, en 1947, une représentation au Carnal des Caraïbes à l'International Theatre de New York. Loin de se contenter de ses talents artistiques, elle parachève également son intellect en obtenant un diplôme en anthropologie à l’université de Columbia. Outre cela, la belle Joséphine parle et chante en cinq langues (le français, le créole, l’italien, l’espagnol, le portugais).

Au fil du temps, le jeu de scène de Joséphine n’a cessé de se perfectionner. En 1957, elle apparait au côté de la célèbre chanteuse et actrice Lena Horne, dans la comédie musicale "Jamaica’’. Son admirable performance lui vaut une nomination au Tony Awards ainsi que des éloges dans le New York times. L'oeuvre explore une communauté insulaire face aux pressions du mercantilisme et du racisme américain.

 

De 1957 à 1959, "Jamaica" a eu 558 représentations à l’Impérial théâtre de New-York. Dans un article du New-York Times, paru en 2018, Susan Fales-Hill, sa fille, revient sur des photos d’elle, prises à l'époque sur le plateau de "Jamaica". "Elle est un merveilleux tourbillon d’énergie juvénile", témoigne Susan parlant de sa mère.

A New-York, la populaire Josephine Premice est bientôt reconnue non seulement pour son sens de la musique, mais aussi pour son chic et son glamour. Des designers français comme Jacques Fath et Hubert de Givenchy la considèrent comme leur muse.

Hollywood?

Si le nom de Joséphine s’impose sur tous les lèvres dans le monde du spectacle à Broadway, il en va différemment à Hollywood. Susan Fales-Hill en témoigne: ’’Ma défunte mère appartenait à une coterie de chanteuses noires, dont Hollywood a rarement mis en valeur les talents et la complexité. Alors qu’elles éblouissaient le public dans les boites de nuit du monde entier et sur les scènes de Broadway au West, elles apparaissaient rarement sur le grand écran".

En effet, à cette époque, il est extrêmement rare de voir des Afro-Américains dans les médias. Le racisme, les discriminations raciales relèguent au second rôle les acteurs afro-américains qui veulent se faire une place dans le monde du cinéma. Tout cela est pourtant bien loin d’arrêter la jeune femme dans son envol, celle-ci s’acharne avec passion à relever les défis.

Son amour inconditionnel pour Haïti

Tout au long de son parcours, la diva de Broadway n’oublie aucunement Haïti, terre d’origine de ses parents. Les mets haïtiens ne semblent pas avoir de secret pour elle. Elle pouvait, avec une naturelle dextérité, concocter un plat de gombo autant qu'un steak au poivre. En 1974, elle est nommée par le New-York Times «la meilleure cuisinière haïtienne de toute l’Amérique ».

D’ailleurs, fière d’appartenir à la première République noire du monde, elle assura, toute sa vie, la promotion de la culture haïtienne au-delà de ses frontières: "Parfois, les cultures qui semblent exotiques sont représentées avec exagération. Ma mission sera de clarifier et de révéler la vérité sur la culture haïtienne", a-t-elle déclaré un jour.

Un mariage qui chamboule tout

En 1957, à l’apogée de sa carrière, Joséphine se donne aussi du temps pour l’amour. Lorsqu’au cours d’une de ses spectacles, elle rencontre Timothy Fales, le fils blanc d’un riche banquier de Wall Street, c’est le coup de foudre. Tout semble s’accorder entre les deux tourteraux, quoiqu’une ombre s’amuse à ternir leur merveilleuse idylle, en l'occurence l’interdiction du mariage interracial. Les cancans de l’opinion public vont bon train en dépit de leur volonté.

Désireux toutefois de célébrer leur amour, le couple téméraire se marie au grand dam du public. Ce curieux évènement défraie les tabloïds de l’époque et le couple se re trouve pourchassé par une presse raciste et des courriers de haine implacables, rapporte apertune.org. Timothy Fales a même été licencié de son travail dans une compagnie maritime. Face à cette horde de violence, le couple choisit, en 1958 de se réfugier à Rome, en Italie. Pendant 8 ans, la diva de Broadway mettra une pause à sa carrière pour se consacrer à sa nouvelle vie de couple. De là-bas, naitra leurs deux enfants : Suzan Fales et Enrico Fales.

De retour au USA alors que cette dernière tente de relancer sa carrière, l’Amérique n’a toujours pas digéré cette union scandaleuse. Les propos de sa fille, Susan Fales-Hill en disent long sur ses calamités: A trois ans, j'étais parfaitement inconsciente des difficultés de mes parents dans notre "pigmentocratie", ainsi que des turbulences qui m'entouraient", confiait-elle.

"Bien qu'à mon retour à New York, ma mère ait passé ses journées à se voir refuser des appartements en location dans une ville de ségrégation de facto, elle a refusé d'être définie par les aveugles et les ignorants [...] Dans un pays d'injustice, elle marchait dans la beauté", dit-elle.

Les efforts de l’indomptable Joséphine Premice finissent par payer. En 1966, elle apparait dans "A Hand is on the Gate" au Longacre Theater de New York Shakespeare Festival. En 1967, elle présente à l'émission "The Merv Griffin Show’’ la ballade La Mama en italien. En 1969, elle travaille au côté d’un célèbre producteur de théâtre américain, Joseph Papp, dans une production entièrement noire, de la pièce dramatique "Electra" pour le théâtre mobile du festival de Shakespeare.

De 1973 à 1977, elle participe à la production du festival "The cherry Ochard", joue dans une comédie musicale ‘’Bubbling Brown Sugar’’. Sa performance reçoit de très bonne critiques, notamment au New York Times. Sa dernière representation est celle d’Amanda Wingfield en 1989, dans "Glass Menagerie". Plus tard, elle s’essaie aussi au cinéma et devient la star invitée du sitcom "A different world’’. Elle a aussi joué dans des séries américaines a succès telles que: ‘’The Jeffersons" et "The Cosby Show’’.

 

Mort et hommage

Dans les années 70, alors que la carrière de la diva de Broadway décline, celle-ci s’incline la tête haute. Les propos de sa fille en témoignent: "Alors que sa sophistication de la société-café était démodée et que les opportunités de travail étaient rares, elle a continué à exprimer sa créativité en redécorant sans cesse notre appartement et en préparant des fêtes élaborées", raconte-t-elle.

Le 13 avril 2001, Joséphine Premice décède des complications d’une maladie pulmonaire, l'emphysème. Une maladie qu’elle a toujours selon les témoignages de sa fille, courageusement supportée. Elle raconte: "Elle a terminé ses jours attachée à un réservoir d'oxygène. Mais bien que son corps a été ravagé par l'emphysème, son espoir et sa foi dans un futur monde d'opportunités sont restés intacts. Elle est décédée dans son propre lit, dans sa propre maison, dans son bien-aimé Upper West Side. Hollywood n'a jamais reconnus ses talents protéformes. Mais New York avait fourni la scène idéale pour l'oeuvre maîtresse qu'était sa vie inimitable".

En 2003, avec son livre "Always Wear Joy: My Mother Bold and Beautiful’’, Susan Fales-Hill rend hommage à sa mère. Dans son mémoire, elle raconte la vie au côté de la célèbre diva.

Wyddiane Prophète

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