Mercredi 12 Août, 2020

Voici tout ce qui explique le record de longévité de Septentrional

Le groupe Septentrional dans ses œuvres

Le groupe Septentrional dans ses œuvres

Aujourd’hui, 27 juillet, marque le soixante-douzième (72e) anniversaire de l’orchestre Septentrional. Pour un groupe qui s’élève au rang d’institution, son secret de longévité doit être connu de tous, surtout que cela soit une denrée rare en Haïti. Interview avec le septentologue, Wilfrid Tony Hyppolite.

LoopHaïti- Comment a commencé l’Aventure-Septentrional ?

Wilfrid Tony Hyppolite- Aventure ! C’en est bien une. Et pourtant 72 ans plus tard elle se transforme en institution pérenne.

Nous devons nous situer dans la fin des années quarante dans le Nord d’Haïti, et au Cap-Haïtien en particulier. Étant donné que les activités culturelles et mondaines rivalisaient à qui mieux mieux, à cette époque dans cette ville, le Cercle Aurore dirigé par maître Frédéric Magny demanda au Quatuor Septentrional d’animer, dans le courant du mois de mai 1948, une activité mondaine du cercle. Le quatuor en saisit l’occasion pour demander à monsieur Hulric Pierre-Louis de venir, en renfort, comme saxophoniste ; proposition que ce dernier accepta volontiers, mais à la condition que le Trio Symphonia, auquel il appartenait, soit associé au complet au projet. C’est ainsi que cette fusion se réalisa de fait. Comme dit l’adage : « ... les voies du Seigneur sont impénétrables ... »

Ce septeto (Quatuor Septentrional + Trio Symphonia) fut d’ailleurs complété par deux autres musiciens de la ville, Pierre Volonté Jacques dit Bòs Pyèr au saxophone et Émile Obas à la trompette. Ainsi fut constitué le groupe de musiciens qui anima la soirée du Cercle Aurore au mois de mai 1948 à la grande satisfaction du public invité et des musiciens qui ont eu l’occasion de s’auto-évaluer. Fort de cette expérience, ce “Conjunto” circonstancié était donc prêt pour les animations champêtres de l’été 1948 avec, en point de mire, les 24, 25 et 26 Juillet à La Plaine-du-Nord et à Limonade.

La “reine” incontestable et incontestée de ces festivités champêtres (avant le“roi” Fabius Ducasse) s’appela à l’époque, madame Cazalès Duvivier qui, soit-dit en passant, était la cousine germaine de madame Rosa Fidèle, la mère de Léandre et de Rigaud Fidèle. Jusqu’en 1948, madame Duvivier invita, pour animer les bals champêtres qu’elle organisait, les groupes musicaux les plus prestigieux du pays, entr’autres, l’orchestre de la Cabane Choucoune dirigé par Ernest “Nono” Lamy ou l’Ensemble Aux Casernes de Charles Paul Ménard. Ces groupes venaient de Port-au-Prince et l’essentiel du montant de la recette passait en frais de transport, d’hébergement et en cachet. Mais, convaincue par la qualité de l’animation que le “Groupe Septentrional” avait offerte au public du Cercle Aurore, au mois de mai, madame Cazalès Duvivier s’adressa à Jean Menuau pour un contrat d’animation d’une soirée dansante le 25 juillet, la veille du jour de la Sainte-Anne à Limonade.

À la même époque, en parallèle et à l’ombre du big band « Jazz Capois », le « Jazz Youyou » et le « Jazz Laguerre » rivalisaient ou se concurrençaient au Cap-Haïtien et dans les environs ; mais le vent était en train de tourner et les préférences, sans trop savoir pourquoi, allaient à la formation-Septentrional naissante. C’est ainsi que la campinordaise, madame Raoul Pierre-Louis, Clémence Bernard de son nom de jeune fille, engagea-t-elle aussi, au détriment du Jazz Laguerre, le groupe musical émergeant pour animer le bal champêtre du samedi 24 juillet à La Plaine-du-Nord.

Le défi à relever était de taille pour ces neuf musiciens (2 saxophones, 2 trompettes, 2 chanteurs, 3 cordes, voix et percussions) non encore, il est vrai, complètement soudés par le jeu d’ensemble. La satisfaction du public ne devait pas être mitigée, elle devait être totale ; et madame Cazalès Duvivier ne devait pas regretter l’initiative de privilégier des “amateurs locaux“ au détriment de “professionnels port-au-princiens“. L’expérience fut totalement convaincante tant du côté du public, qui en a redemandé, que du côté de la “promotrice de facto” et de la “formation musicale inédite”. Pour le plus grand bonheur des pèlerins et face à l’engouement du public, une deuxième soirée s’imposait d’elle-même pour le lundi 26 Juillet, jour véritable de la Sainte-Anne. À l’occasion de cette deuxième soirée improvisée à Limonade, (une troisième d’affilée pour le groupe naissant), les résultats se sont révélés plus probants que la réussite déjà confirmée des deux soirées précédentes.

Il a donc fallu de la détermination, du courage et du cran à ces neufs pionniers, ces forgeurs de destin qui, de retour de cette tournée mémorable, dans le véhicule qui les ramena au Cap-Haïtien, se sont promis de rester groupés sous le nom de : Jazz Septentrional. C’était le mardi 27 Juillet 1948, il était 4h.20 du matin.

Les neuf (9) membres-fondateurs de cette association, de fait, étaient : Jean Menuau, Léandre Fidèle, Raymond Jean-Louis et Théodore Pierre dit Théodule du Quatuor Septentrional ; Jacques Mompremier, Jacob Germain et Hulric Pierre-Louis du Trio Symphonia ; Pierre Volonté Jacques alias Bòs Pyèr (musicien indépendant), et Rigaud Fidèle (musicien et maestro défectionnaire du Jazz Capois). Il importe de noter ici qu’Émile Obas, enrôlé de l’Armée d’Haïti, a dû rentrer au Cap reprendre du service et n’a pas donc pu participer à la soirée improvisée du lundi 26 juillet à Limonade.

LH- Pouvez-vous nous parler un peu de la structure organisationnelle de l’orchestre Septentrional ?

WTH- Après la décision spontanée de se constituer en groupe musical de manière formelle, il devint nécessaire de se réunir pour jeter les bases de cette nouvelle association de fait, c’est-à-dire : élaborer les statuts, trouver un directeur pour mener la barque à bon port et remettre au plus avancé en musique la direction des répétitions et des manifestions en public. Une rencontre de travail fut fixée au 19 août. Ce jeudi-là, à l’heure prévue, Jean Menuau, Léandre et Rigaud Fidèle, Jacob Germain, Hulric Pierre-Louis et Bòs Pierre Volonté Jacques répondirent à l’appel. L’engagement de Raymond Jean-Louis comme électricien de la Plantation Dauphin à Phaëton (ville industrielle sise à environ 50 kilomètres de la ville du Cap-Haïtien) motiva son absence ; par contre, Jacques Mompremier, du Trio Symphonia, pressenti pourtant pour diriger la destinée du groupe ne vint pas à la réunion, pour des raisons inconnues encore aujourd’hui.

Les sept autres membres présents ajournèrent la réunion parce que d’une part, le directeur pressenti n’était pas présent et l’absence motivée ou non de deux membres fondateurs d’autre part, aurait été un antécédent malheureux. Une nouvelle réunion fut fixée au 21 Août en début d’après-midi; La réunion de ce samedi 21 août faillit connaître le même sort que celle du jeudi 19 si les sept membres présents ne s’étaient résolus, tout simplement, à prendre acte de la défection manifeste de leur “ c h e r p r é s i d e n t - d i re c t e u r p re s s e n t i “ pour essayer d’aller de l’avant. Jean Menuau présida la séance du jour, à l’issue de laquelle un comité fut formé. Jacob Germain fut désigné comme vice-président du groupe ; l’assemblée coopta Rigaud Fidèle dans le rôle de premier maestro, Léandre Fidèle, son frère germain dans le rôle de trésorier, et Jean Menuau, frère consanguin de Léandre et Rigaud, fut désigné premier président-directeur du Jazz Septentrional le samedi 21 août l948. Jacob et les trois autres frères passèrent un an et demi, environ, à diriger la destinée du Jazz Septentrional avec la plus grande rectitude et la plus grande intégrité.

Vers la fin de l’année 1949, le président-directeur du groupe, Jean Menuau, fut affecté à un poste, dans les parages de la ville du Cap, au lieu-dit « La Chevalerie » dans le cadre de ses engagements professionnels. Cette nouvelle affectation, à l’évidence, lui laissait moins de disponibilité pour remplir, avec efficacité, la fonction de Directeur de Septentrional qui commençait à prendre du terrain dans l’espace musical du département du Nord. Il fallait un membre-fondateur, disponible et techniquement préparé pour pourvoir au remplacement de Jean Menuau. Le tout jeune Hulric Pierre-Louis, alors âgé de 21 ans et demi, parut le plus apte à remplir cet office, compte tenu du bagage musical qu’il avait cumulé depuis sa plus tendre enfance ; il était aussi, le seul membre fondateur dont la pratique musicale occupait en exclusivité son emploi du temps.

À l’encontre du premier quatuor dirigeant, ces premières élections de 1949 désignèrent un triumvirat pour diriger le groupe musical. Seul Léandre Fidèle fut reconduit à son poste de Secrétaire-Trésorier. Le nouveau comité remplaça, à la vice-présidence Jacob Germain par Bòs Pyèr Jacques ; Hulric Pierre-Louis arriva aux timons des affaires de Septentrional avec les fonctions cumulées de Président-Directeur et de Maestro.

Le nouveau comité-directeur de 1950, avec Hulric Pierre-Louis en tête, va insuffler une nouvelle dynamique au groupe. Pour le nouveau Maestro et Président-Directeur, l’appartenance à l’orchestre Septentrional n’était pas un hobby. Au contraire des autres membres de l’Association qui exerçaient une vie professionnelle parallèle, la pratique de la musique au sein de l’orchestre Septentrional représentait l’essentiel de sa vie professionnelle qui se confondait, d’ailleurs, très tôt, avec sa vie personnelle. Le saxophone n’était pas un “violon d’Ingres” mais “son outil de travail”. En 1950, quand il prit la direction du groupe, il avait 21 ans et demi ; et puisque la pratique de la musique était le métier qu’il professait et son gagne-pain ; cela devait, à tout prix, fonctionner ou disparaitre. Dès lors, son souci primordial était de faire durer le groupe afin qu’il générât des revenus suffisants pouvant assurer le confort matériel de ses membres.

Qui sont-ils, ces musiciens de Septentrional, entre 1950 et 1952 ?

Hulric Pierre-Louis                         Saxophone   -  Maestro & Président - Directeur

Pierre Volonté Jacques                  Saxophone   - Vice-Président

Léandre Fidèle                               Chant & Banjo - Secrétaire / Trésorier

Jacob Germain                               Chant & Percussions

Rigaud Fidèle                                  Trompette

Jacques Mompremier                      Trompette

Jean Menuau                                   Guitare

Raymond Jean-Louis                       Maniboula, Guitare, Contrebasse

Louis “rifla” d’abord, “Ti Camille” ensuite, Arthur François enfin : Tambours coniques

Albert Lorient d’abord, puis Artémis “Ten’gé” Dolcé : Bongos, Triangle & Timbales

Mise à part une parenthèse de cinq mois (de février à juin 1955) pendant lesquels Raymond (Colo) Pinchinat, vice-président titulaire du comité de direction de l’époque, assura l’intérim pour pallier l’absence du maestro Hulric invité par Guy Durosier à le rejoindre au Riviera Hôtel à Port-au- Prince, le co-Fondateur et PDG, Hulric Pierre-Louis a gardé le titre de maestro depuis sa première désignation à cette fonction, en 1950, jusqu’à sa mort en 2009. En solo d’abord, pendant 25 ans jusqu’en 1975 ; puis il a partagé ce titre avec Alfred Frédo Moïse de 1976 à 1986, ensuite avec Jacques Jean (TiJak alto) du 18 novembre 1995 jusqu’au 19 mai 2001, date du décès de ce dernier. C’est Madsen Sylné d’abord et le jeune promu Kesmy Doréus (Maestro Arthur) ensuite qui succédèrent à TiJak alto aux côtés de l’inamovible Hulric Pierre-Louis.

C’est à partir de 2005 que des problèmes de santé ainsi que la performance du légendaire Hulric Pierre-Louis, diminuant irréversiblement avec l’âge, vont le contraindre à abdiquer le plein exercice de cette fonction sans pour autant renoncer aux privilèges qui en sont rattachés. Pendant ces cinquante-cinq années consécutives, de 1950 à 2005, le maestro Hulric Pierre- Louis a mené de mains de maître la destinée de l’orchestre Septentrional. Qui oserait prétendre, avant sa mort en 2009, et même après plus de soixante-dix années d’existence de l’orchestre Septentrional, que Hulric Pierre-Louis allait se retirer définitivement des affaires ? « Je poursuivrai ma mission jusqu’au tombeau. - » a-t-il eu l’occasion de souligner, en 1999, dans une lettre manuscrite adressée à feu docteur Nérée et à moi-même.

De 1950, l’exercice du pouvoir effectif était concentré entre les mains du Maestro Fondateur et Président Directeur Général, Hulric Pierre-Louis, avec la présence sous ses ordres, à partir de 1996, d’une forme de Conseil d’Administration qui n’exerçait dans les faits aucun pouvoir véritable sans l’assentiment de Maestro. Mais, après un temps de deuil observé suite à la mort, en 2009, du maestro-fondateur Hulric Pierre-Louis, le concept de « chef suprême et effectif » qu’il incarnait, a progressivement disparu dans le système de fonctionnement de l’orchestre Septentrional. Désormais, le chef n’est pas nécessairement une personne physique ; il devient une personne morale avec des membres qui exercent un pouvoir collégial. Tel est le cas présentement avec l’existence, depuis 2010, du Conseil Supérieur qui, en accord avec le Conseil des Musiciens-cadre de l’Assemblée des Musiciens de l’orchestre, préside à la destinée de l’A.O.S., Association-Orchestre Septentrional.

LH- Quelle est la recette de la longévité de Septentrional dans cet environnement musical haïtien dominé par l’instabilité?

WTH- « Aimer le beau, connaître le vrai, faire le bien, être juste » : voici les quatre préceptes sur lesquels repose la doctrine d’Éliphas Lévi. Ces enseignements ont aussi guidé l’Institution-Septentrional dans l’élaboration de cette clef pour l’histoire. Aujourd’hui, plutôt que de revendiquer cette longévité comme un mérite égoïste, SEPTENT dit : Merci à tous les « publics intelligents » de toutes les communautés qui ont permis la réussite de cette œuvre colossale qui fait désormais partie du patrimoine de l’humanité ; c’est grâce à eux, que cette aventure désormais si belle, onirique même, est devenue une réalité. Une telle longévité d’un groupe musical haïtien, l’existence même d’abord de l’orchestre Septentrional à travers les ans, constitue une véritable manifestation du pouvoir de la volonté d’une institution hors du commun.

Soixante-douze années d'existence et de fonctionnement d’un groupe musical, sans discontinuité, sans changement de raison sociale et sans dépaysement : c'est à la fois une première en Haïti, et l’un des trois records de longévité de la zone caribéeno-antillaise après : la Sonora Matancera de Cuba formée à partir de 1924 et qui a fonctionné avec des vicissitudes diverses pendant 80 ans jusqu’en 2004 - la Orquesta Aragon de Cuba qui compte aujourd’hui en 2020, 81 années de fonctionnement constant depuis sa création en 1939, et - l'orchestre Septentrional qui est non seulement une institution vénérable et vénérée d'Haïti, mais encore et surtout un incitatif pour les générations subséquentes.

Il n’est pas donné à n’importe quel groupe musical de vivre avec son public une liaison si constante et si belle pendant si longtemps. De fait, c’est la fidélité de l’orchestre, et son attachement presque jaloux à son style musical sobre mais autrement entraînant qui a fait sa popularité. En dépit de cette popularité de jadis et d’aujourd’hui retrouvée, l’orchestre n’a pas trahi sa vocation durant ses soixante-douze premières années d’une existence sereine, de charme, d’originalité et d’excellence.

L’orchestre Septentrional aura cent ans en 2048; une première en Haïti. Le parcours de vie de ce groupe musical est le symbole d'une réussite; c’est une fierté pour le pays. Aujourd’hui déjà, avec plus de soixante-dix années de fonctionnement sans discontinuité, ni dépaysement, ni changement de localité, de résidence ou de raison sociale, l’orchestre Septentrional constitue une preuve de structures solides. Septentrional en général, c’est une affaire de solidarité non équivoque au sein de la grande famille-Septent; c’est aussi une démarche inclusive dans laquelle se reconnaissent tous les mélomanes d’Haïti et d’ailleurs; mais, osons le dire sans ambages, SEPTENT en particulier, c’est d’abord un sentiment d’appartenance et de fierté christophienne des Gens du Nord qui ont permis au peuple haïtien de se doter de ce groupe musical élevé aujourd’hui au rang d’institution, qui fait l’éloge et qui impose le respect de tout le peuple haïtien, tant en Haïti qu’à l’extérieur du pays. Septentrional, c’est un orchestre dont chaque haïtien doit être fier. C’est peut-être, d’abord et avant tout cette symbiose Septent/Ville du Cap-Haïtien qui explique cette longévité.

Septentrional est un orchestre qui, tout au long de ces soixante-douze premières années d’existence et de fonctionnement, sans discontinuité, s’est rénové continuellement en renouvelant son répertoire musical au jour le jour. Aujourd’hui, les nouveaux musiciens jouent Septent autrement mais avec maestria. Ils respectent la tradition sans pour autant s’enkyster dans une copie conforme et sans trahir leurs propres aspirations musicales dans un monde qui bouge. Et la nouvelle équipe-Septent s’adapte merveilleusement et tisse une nouvelle symbiose avec son public.

Ainsi, se sont bouclées, en Haïti même, sans discontinuité ni dépaysement ou changement de localité, les soixante-douze premières années d’existence et de vie professionnelle intense d’un orchestre haïtien, traversant ainsi tous les courants sociopolitiques, depuis sa fondation le mardi 27 Juillet 1948 à 4h20 du matin. Septentrional, c’est une fierté pour Haïti et le symbole d'une réussite. 

Les apôtres de la mise en marché ont toujours prêché, à raison d'ailleurs, que l'espérance de vie d'une organisation repose largement sur sa gestion, son administration. Nous constatons que cet évangile trouve toute sa signification auprès de cette Société de Loisirs d'Haïti, l'orchestre Septentrional. Il ne faut pas se méprendre quant à la signification d'une telle longévité. Ce n'est pas un hasard. C'est le résultat d'un travail assidu et de la foi dans l’idéal de grandeur d'un groupe social qui s'est toujours, jusqu'ici, référé à ses valeurs intrinsèques pour résister aux assauts impérieux de l'évolution. Ça, C'EST UNE QUESTION DE BASE. Impossible d’aimer l’orchestre Septentrional sans passion. Le lien avec Septent est viscéral ou n’existe pas. Et tout comme « Le Pélican » d’Alfred de Musset, on peut, sans même s’en rendre compte, aimer Septent jusqu’au sacrifice. SEPTENT UN JOUR, SEPTENT TOUJOURS.

LH- Sous Duvalier, la politique s’était incrustée dans la musique en Haïti. Comment avez-vous fait pour passer ce cap ?

WTH- Après plus de soixante-dix ans d’existence et de fonctionnement, sans discontinuité, dans le même pays, l'orchestre Septentrional a traversé, en Haïti, tous les courants sociopolitiques (en passant bien sûr par celui des Duvalier) - de la présidence de Dumarsais Estimé (1948) à celle, actuelle, de Jovenel Moïse en 2020 – sans jamais céder, de manière ostensible, à des compromissions peu honorables.

Le Titre 5, alinéa 4 du document institutionnel de Septentrional, dans le Chapitre qui traite des Conditions de travail, stipule : Les membres de l’orchestre Septentrional ont le droit de pratiquer une religion ou de s’affilier à un parti politique de leur choix et ne peuvent jamais être discriminés pour leurs convictions politique ou religieuse. Néanmoins l’exercice de cette liberté fondamentale ne confère nullement au membre le droit de faire, au sein de l’orchestre, de la propagande ou de l’endoctrinement manifeste en faveur de sa religion ou de son parti politique.

LH- Depuis quelque temps, l’orchestre Septentrional se lance dans une démarche de rajeunissement. Comment faites-vous pour intégrer les jeunes et garder intacte votre identité ?

WTH- Le mot Aventure, dans la première question arrivait à point nommé … par contre le … Depuis quelque temps … pour souligner la présence de jeunes au sein de l’orchestre Septentrional raisonne comme un stéréotype ostracisé qui n’est pas du tout conforme à la réalité. Si l’orchestre Septentrional est le doyen d’âge dans le parterre des groupes musicaux haïtiens, une autre réalité réside dans le fait qu’en dépit de son âge vénérable, les musiciens de cet orchestre, totalisent une moyenne d’âge avec un chiffre étonnamment bas. Sé yon gaspiyaj jèn’n gason ki gen aktyèlman nan Septent. … et, il en a été toujours ainsi.

Septentrional a toujours recruté de jeunes talents tout le long de sa longue et prolifique carrière. Alfred Moïse et Roger Colas n’avaient pas 18 ans au moment de leur intégration dans l’orchestre ; Michel Tassy et Hulric Pierre-Louis en avaient dix-neuf … Bien entendu dix, vingt, trente, quarante années plus tard, ou même dans certains cas, après cinquante ans de carrière ininterrompue, les jeunes dandys d’hier deviennent des hommes d’âge mûr. Mais en général, le jeune âge a toujours été un critère de recrutement préférentiel au sein de l’orchestre Septentrional qui s’est toujours injecté du sang neuf en remplaçant progressivement, les musiciens à faible rendement ainsi que ceux dont la performance diminuait avec l'âge, par d'autres plus compétents ou plus jeunes.

Dans l’Équipe-Septent actuelle, deux musiciens ont cinquante ans, et l’un des deux cumule déjà plus de vingt-six années de participation ininterrompue au sein de l’orchestre ; six sont dans la vingtaine ; sept d’entr’eux sont trentenaires et seulement trois ont déjà atteint l’âge vénérable de quarante ans. Qui l’eut cru d’un orchestre de plus de soixante-dix ans d’existence ! Qui l’eut dit de SEPTENT !

Gageant sur la pérennité, l’orchestre Septentrional baigne actuellement dans un « feeling new age » et laisse de la place aux jeunes, tant dans l’équipe de musiciens que dans son environnement. Un nouveau public émerveillé, celui qui communique via internet et les réseaux sociaux, découvre chaque jour un nouveau SEPTENT dont les exécutions, le jeu d’ensemble et la présence sur scène créent l’événement partout où l’orchestre anime. C’est cette dynamique du renouveau qui se sent et qui se vit dans les CD Pi Douvan en 2011 et Yon Ti Kout Jé en 2018. Les plus beaux jours de SEPTENT sont définitivement ceux qu’il n’a pas encore vécus. Sa musique ouvre désormais la voie vers une nouvelle dimension qui dénotera la portée internationale de la création musicale haïtienne.

Tout au long de ces soixante-dix années d’existence de ce monument institutionnel, de 1948 à 2020, les titulaires des Équipes-Septent successives ont réussi de fort belle manière à passer le relais à d’autres, plus jeunes, qui perpétuent la Tradition-Septent. Ainsi, les musiciens de cet orchestre de prédilection se sont renouvelés au fil des années, en poursuivant constamment son immersion dans un bain de jouvence, sans dénaturer la couleur et la saveur originales de SEPTENT. Comme une ritournelle, et pour très longtemps encore, les mélomanes continueront à chanter en chœur ce refrain qui résonne dans tous les cœurs :

SEPTENT, L’ÉTERNELLE JEUNESSE ! SEPTENT, WAP TOUJOU PIWO ! SEPTENT, FOREVER YOUNG !

LH- Septent a traversé plusieurs générations. Quelle est la formule pour vous adapter à chaque période et ses exigences, tout en protégeant l’image de marque du Groupe ?

WTH- Les apôtres de la mise en marché (marketing) ont toujours prôné, à raison d’ailleurs, que l’espérance de vie d’une organisation repose largement sur sa gestion et son administration. La gestion repose sur deux paramètres complémentaires : la stratégie et les résultats. Si les résultats changent, la stratégie doit aussi changer. De ce point de vue l’institution-Septentrional est logée à la bonne enseigne et sa longue existence même est la preuve indéniable que Septent reste et demeure, l’orchestre toujours jeune qui étonne et qui séduit. Nous pouvons donc aujourd’hui, non sans un sentiment de fierté bien christophienne, parodier ce publicitaire français, Jacques Séguéla, en disant de SEPTENT, après plus de 70 ans de fonctionnement, sans discontinuité : L’Orchestre Septentrional, c’est « LA FORCE TRANQUILLE ».

Ceci dit, l’orchestre Septentrional, compte tenu de sa constance et de son inamovibilité dans le temps et dans l'espace ainsi que de sa longévité dans la durée, est jusqu'ici, toute proportion gardée, mais toutes catégories confondues, le meilleur groupe musical haïtien de danse populaire urbaine de tous les temps.

Reconnu à travers le monde comme le groupe musical le plus prestigieux d’Haïti, l’orchestre Septentrional a célébré son soixante-dixième été, le vendredi 27 juillet 2018. C’est un record pour le pays, pour toute la caraïbe et même, dans une certaine mesure, un record mondial.

SEPTENT UN JOUR, SEPTENT TOUJOURS.

Propos recueillis par Richard Caonabo Alexandre pour Loop Haiti

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