Lundi 6 Avril, 2020

D’anciennes détenues réintègrent la société haïtienne grâce au théâtre

Une ancienne détenue et actrice de Gouyad Senpyè vue de dos. Photo: Eberline Nicolas/LoopHaïti

Une ancienne détenue et actrice de Gouyad Senpyè vue de dos. Photo: Eberline Nicolas/LoopHaïti

Représentée pour la première fois le 16 novembre 2017 à l’Institut Français en Haïti en prélude à la 14ème édition du festival Quatre Chemins, la pièce Gouyad Senpyè sera reprise, ces 3 et 4 mars, à Jérémie (à 286 kilomètres de la capitale) dans le cadre du programme Teyat Toupatou proposé par l’Association Quatre Chemins du 4 février au 30 avril. Écrite par l’auteure-féministe Darline Gilles, mise en scène par la comédienne Anyès Noel, Gouyad Senpyè retrace les péripéties de ces femmes dans le milieu carcéral haïtien. 

Dans un article publié par Journal Star en 2017, plus de 300 femmes se trouvent en situation détention à la Prison Civile Des Femmes De Cabaret. À l’époque, trois-quarts d’entre elles ne s’étaient pas encore comparaître par devant la justice. Interview

Loop Haïti : Pouvez-vous vous présenter au public de Loop Haïti ?

Jasmine Jean* : Mon nom est Jasmine Jean. Originaire de Miragoâne. J’ai 41 ans, et mère de trois filles.

Dieula Pierre : Je suis Dieula Pierre. Je suis une ancienne détenue, et j’ai six enfants.

Nathalie François* : Je m’appelle Nathalie François. J’ai 31 ans, et mère d’un petit garçon de 10 ans. Je ne suis pas une ancienne détenue. 

LH : Avez-vous des souvenirs de vos jours en prison ?

JJ : Je ne savais pas ce que c’était la prison ni l’Etat. Un jour j’avais une échauffourée avec un ami, et je l’ai injurié. À la suite d’un propos malencontreux, il avait juré de me faire incarcérer. Quinze jours plus tard, la police s’est pointée chez moi, et voilà comment je m’étais fait prisonnière en passant par la garde à vue avant d’être renvoyée à la prison pour femme (Prison civile des femmes de Cabaret, à une trentaine de kilomètres au nord de la capitale) en 2006.

Pendant mes dix années d’emprisonnement, ma mère, mon père et ma sœur, qui faisaient des tentatives pour me sortir des barreaux, sont tous morts derrière moi. Ce n’est qu’en 2016, à l’aide du Bureau des droits humains en Haïti (BDHH), dont je suis sortie de prison.

Lire aussi : Du théâtre pour sensibiliser contre la détention préventive prolongée

DP : C’était en 2012, lors d’une fouille policière dans mon quartier, qu’on m’avait arrêté alors que je n’y étais pour rien. Certes, la prison est faite pour les Humains, mais le traitement qu’on m’a infligé n’est pas digne même aux animaux. Après mon jugement en 2015 où je devais être prestement libérée, j’ai été encore retenue en prison pour des motifs tout à fait inconnus. C’est le Bdhh, et un ministre dont je ne me rappelle plus de son nom, qui ont exigé ma libération en 2016.

 

LH : Comment avez-vous vécu les premières années qui ont suivies votre libération ? Comment parviendrez-vous à vous réintégrer dans la société ?

JJ : C’était très difficile pour moi ; je n’avais personne à mon retour. Mes trois filles n’étaient plus les mêmes, elles ont beaucoup grandi. Je devais me battre pour qu’elles se réapprennent à me connaitre. Je suis contente que mes enfants habitent avec moi dans une petite pièce que j’ai louée depuis 2018.

Je suis masseuse et analphabète, donc c’est difficile de trouver du travail. Et c’est encore pire pour moi parce que j’ai fait la prison. Quand vous sortez de la prison, les gens vous regardent de haut, vous êtes mis au ban de la société. Après tout, je suis ce que je suis, pas une délinquante. J’ai appris à ne plus jamais faire des amis.

DP : Il m’a fallu une année avant de retourner vivre chez-moi. Je ne voulais pas rentrer tout de suite dans mon quartier. Aujourd’hui, je me récupère peu à peu.  Je vends des boissons gazeuses malgré que ce ne soit pas un très grand commerce comme celui que j’avais auparavant. 

LH : Devenues aujourd’hui des comédiennes, qu’est-ce que cela représente pour vous ?

DP : Comme d’autres détenues, j’avais raconté mon histoire à l’écrivaine Darline Gilles. Après un certain temps, j’ai reçu un appel pour jouer interpréter un rôle dans Gouyad Senpyè. Je connaissais le théâtre bien avant, mais avec Anyès Noel, j’ai appris que c’était diffèrent. Je me sens comme à l’école, j’apprends par cœur les textes, je les récite. Ça fait trois ans, et je peux dire que c’est une bonne expérience.

NF : Je venais régulièrement assister aux réunions de la Bdhh parce que mon frère était mort au Pénitencier national après cinq ans d’emprisonnement sans jamais comparaître par devant un juge. Ils [les membres de Bdhh, ndlr] m’ont dit que j’étais aussi une victime, et que je pouvais intégrer la pièce. À présent, je suis fière de dire aux gens que je suis comédienne.

Merci beaucoup à Anyès qui continu à nous former. Je représente la geôlière dans Gouyad Senpyè (rire). Nous tirons aussi un avantage financier après chaque représentation. Ce n’est pas beaucoup, mais ça aide.

 

L.H : Avez-vous un conseil à donner aux anciennes détenues n’arrivant pas à se réinsérer dans la société ?  

J.J : Je leurs conseillerai de ne pas y retourner [en prison, ndlr]. Si elles y ont été pour vol, il ne faut pas récidiver. Au lieu de vous bagarrer avec quelqu’un, vaut mieux faire profil bas. « Kapon antere manman l », dit le vieil adage. La prison c’est le pire endroit de se retrouver en Haïti.

En outre, je leur conseille de garder espoir et essayer d’être la meilleure personne qu’il soit. Avec l’aide de Dieu on peut devenir quelqu’un de bien. Se battre, se battre et se battre parce que ce sont les femmes qui élèvent les enfants, pas les hommes.

Fin-

* Les noms suivis d’un astérisque sont des noms d’emprunt  

Eberline Nicolas

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