Dimanche 5 Avril, 2020

Daphnée Alphonse gagne sa vie avec sa motocyclette depuis 12 ans

Daphnée Alphonse chevauchant sa motocyclette en signe démonstration sur la cour de Digicel/ Luckenson Jean

Daphnée Alphonse chevauchant sa motocyclette en signe démonstration sur la cour de Digicel/ Luckenson Jean

À la rue O, à l’est de la capitale haïtienne, une jeune femme chauffeur de taxi-moto se démarque de la foulée par son gros casque rouge et sa motocyclette bleue. Son nom est Daphnée Alphonse, 36 ans, une passionnée de cet engin qu’elle chevauche depuis une douzaine d’années pour contrecarrer les achoppements de la vie.

11h du matin. Une jeune femme noire, svelte, mesurant entre 1m 65 et aux cheveux crépus, arborant un simple pantalon jean et un t-shirt, est cantonné dans les parages du « Jaden Samba », à la rue O (Turgeau). Sa journée commence au petit matin, le plus souvent à 7h, à l’appel pressant d’un client.

« Je n’ai pas d’heure fixe pour commencer à travailler, explique-t-elle. Je commence tôt et je rentre me coucher quand je ressens le besoin ». Si son activité ne lui a pas permise d’avoir une heure exacte de répit, il y a des jours qu’elle regagne ses pénates plus tard que d’habitude. « Parfois, quand il y a des activités au Jaden, je peux rester jusqu’à 1h du matin ».

Victime de violence familiale

Alphonse avait 3 ans quand sa mère est décédée à l’âge de 21 ans. Son père l’a, par la suite, abandonnée dans les bras de sa grand-mère maternelle qui l’a élevée jusqu’à l’âge de 16 ans. Un des oncles l’a fait voir de toutes les couleurs, entre remontrances inutiles et violence physique.

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« J’avais 16 ans à l’époque, et j’adorais jouer au football avec mon club basé à Delmas 2, se souvient-elle. Un jour, je rentrais vers 19 heures à la maison (Chemin des Dalles, banlieue Carrefour Feuilles), mon cousin m’a annoncé qu’on va me massacrer. J’ai pris peur, je me suis réfugiée chez un autre membre de ma famille au Poste Marchand (angle de l’avenue John Brown / Lalue et de la Rue Borgella). Deux jours plus tard, l’autre oncle est venu me chercher à coups de bâton ».

« J’avais le bras fracturé dans trois endroits différents », regrette-t-elle. Cet oncle l’a demandé de vider les lieux, et de se rendre aux Cayes (au sud, et à quelque 200 kilomètres de la capitale) chez son père qu’elle va rencontrer pour la première fois.

« Je ne voulais pas, je ne connaissais pas mon père, dit-elle, voix cassée. Il m’a tabassé, ma tête était trouée, et j’étais couverte de sang. Il m’a ordonné de me changer, ce que j’avais refusé ». Enfin, elle s’est résignée. Elle a pris la route avec désolation. « J’arrivais chez mon père avec mes vêtements tachés de sang ».

Là-bas, la violence l’a poursuivie de plus belle. Les agissements de son père n’ont de cesse de lui rappeler ses oncles. Pour une deuxième fois, elle est contrainte d’abandonner le toit paternel pour prendre refuge chez une amie qui vit à Port-au-Prince.

À partir de ce moment, une nouvelle vie s’offre à la trentenaire qui très vite par les nombreux petits boulots enchaînés, parviendra à se procurer sa propre clef. « Je vendais un tas de truc aux Champ de Mars (la plus grande place publique du pays, ndlr), des crédits téléphoniques, par exemple », conte-t-elle.

Plus tard, en 2008, elle troquait son chapeau de vendeuse pour devenir chauffeur de taxi-moto. « J’ai constaté que si j’avais une moto, j’arriverais à mieux subvenir à mes besoins. J’ai mis de l’argent de côté pour me le procurer. C’est avec elle que je continue à gagner mon pain ».

 

Cambriolage

L’an dernier, Mme Alphonse a vécu un épisode douloureux. Elle se faisait cambriolée à Turgeau. « À l’époque, je partais du Marché Salomon (sud-est de Port-au-Prince) pour effectuer mes circuits. Un jour, quelqu’un m’a demandé de le conduire à Starmart (Turgeau).  Après un moment, j’ai commencé à recevoir des coups dans le dos, puis la violence s’épanouie. Il était armé. Il a pris la motocyclette dont je venais à peine de recevoir sous contrat. Heureusement, il ne m’a pas tué ! », lâche-t-elle avec une pointe de consolation.

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Elle n’a pas fait que confronter à l’insécurité, il y a aussi les abus des officiers de police lesquels elle doit surmonter au quotidien. D’après elle, les agents de la circulation l’ont empêché de travailler tranquillement avec les contraventions à répétition parce qu’elle était cantonnée au Marché Salomon.

En 2018, un article publié par l’agence en ligne Vant Bèf Info reprenait une citation d’un responsable d’une association de chauffeurs de taxi-moto. « Environ 7 mille motocyclettes ont été saisies et déposées dans des commissariats et sous-commissariats de la zone métropolitaine. Des frais de 250 gourdes par jour sont réclamés dans les commissariats afin de récupérer les motocyclettes ».    

Sexisme 

En Haïti, ce secteur est dominé par la gent masculine. Rares sont les femmes qui entreprennent ce chemin. « Je me confronte à des passagers qui refusent de me monter derrière moi, déplore-t-elle. Elle doit d’abord les rassurer qu’ils ne prennent pas de risque avec une moi. Même les femmes ne me font pas confiance ».

« Souvent, je leur prends sous caution, dit-elle. Si vous vous faites renverser, je vous rembourserai votre argent. Ce qui n’a jamais été le cas », avance-t-elle, un brin de satisfaction. « Je dois dire que les femmes sont les plus difficiles à convaincre ». Contrairement à cette petite frange pessimiste, d’autres passagers lui inspirent confiance, et ont témoigné de leur admiration pour elle, ajoute-t-elle.

Il y a aussi ses collègues masculins qui l’empêchent de cantonner dans des espaces par peur de leur voler la vedette, et attirer le plus grand nombre de passagers. Elle revient sur une période faste où un chauffeur était susceptible de gagner davantage qu’aujourd’hui. Il y a de cela une décennie.

« La belle époque c’était en 2010, se souvient-elle. Je gagnais de l’argent avec beaucoup plus d’aisance parce que le secteur était moins peuplé », explique-t-elle.

Alphonse n’a pas encore d’enfant. Elle cohabite avec sa cousine depuis presque 20 ans. Et c’est à grâce à la motocyclette qu’elle répond à ses besoins et à ceux de sa famille.

« Cette motocyclette m’a sauvé la vie, dit-elle. Je n’ai pas de biens immobiliers mais j’arrive tant bien que mal à subvenir à mes besoins personnels, et à ceux de ma grand-mère qui souffre de la maladie d’Alzheimer ainsi que de mon petit neveu que je considère comme mon enfant », dit-elle.

Alphonse n’est pas uniquement femme chauffeur, elle a une formation en mécanique automobile. « Aujourd’hui, je peux relever n’importe quelle panne mécanique qui se présente à moi, sauf si ça concerne le moteur, informe-t-elle, sourire aux lèvres. Ceci, grâce à la première année de cours de mécanique que j’ai débuté en 2018 ».

Bravant toutes ses barrières, elle croit que les femmes peuvent y arriver avec de la détermination et de l’amour. Un sentiment qui va au-delà de rouler son vélomoteur vieux de 12 ans. Toutefois, "rien ne doit arrêter une femme", dit-elle. 

Eberline Nicolas

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