Jeudi 6 Août, 2020

Black Alex, un gamin de rue devenu une icône de la musique en Haïti

Une illustration de l'immense artiste Black Alex qui s'est révélé au grand public avec le groupe à tendance rap et Ragga, King Posse. Le groupe a fait les beaux jours du carnaval en Haïti avec des meringues jamais défraîchies / Illustration: Francisco Silva

Une illustration de l'immense artiste Black Alex qui s'est révélé au grand public avec le groupe à tendance rap et Ragga, King Posse. Le groupe a fait les beaux jours du carnaval en Haïti avec des meringues jamais défraîchies / Illustration: Francisco Silva

Une enfance cahoteuse, disait-il lui-même. Une entrée en scène fracassante aux côtés de Michel Martelly. Black Alex de son vrai nom Jamecy Alex Pierre, n’aura besoin, à l’inverse d’autres génies, que d’une grande capacité d'improvisation pour imprimer sa marque à la musique en Haïti. Mort le 13 novembre 2015, son nom retentit des échos inextinguibles dans les cœurs de chacun. Quelle part a-t-il laissé en chacun de nous ?

À la fin du siècle dernier, un garçon de rue traînait bâbord et tribord ses pattes dans une Pétion-Ville baignant dans la musique aux saveurs latines, en particulier les morceaux en provenance de Cuba et de la République dominicaine. Jugé trop prononcé, cet appétit exotique a même refroidi le célèbre Languichatte Débordus. Nous sommes au début des années 90 en Haïti, et l’époque prêtait le flanc à des tohu-bohus de toute sorte. À l’horizon, pointa un « talent à l’état pur » du nom de Black Alex, se souvient l’ingénieur Clément ‘Kéké’ Bélizaire, guitariste de carrière. Le jeune prodige a été remarqué sur scène pour la première en 93, sur la place Boyer, avec le groupe Sweet Micky de Michel Joseph Martelly, ancien président d’Haïti (2011-2016). Black La n'avait que dix-huit ans à l’époque, mais son talent, comme diraient certains, n’attendît pas le nombre des années.

Le phénomène King Posse

Les prestations du gamin ont été assez convaincantes pour taper dans l’œil d'un certain Fred Lizaire, ingénieur de son et opérateur culturel de notoriété publique en Haïti et dans la diaspora haïtienne. En 1994, ce dernier s’activa à la recherche de pépites pour constituer le groupe qui incarnera, plus tard, la fin du XXe siècle dans la musique en Haïti : King Posse. Un mélange de rap et raga. Avec ce groupe, de petits bonshommes venus de nulle part ont pu faire les délices de plusieurs générations.

« J’ai reconnu en lui [Black Alex, ndlr], dès les premiers instants, un artiste brut, frappé d’un aspect samba et groovy qui est capable de faire tourner la plaque sans broncher », témoigne Monsieur Lizaire à Loop Haïti. Mais « les autres recrues ne voyaient pas d’un très bon œil l’arrivée de Black au sein du groupe », se remémore-t-il, sans détailler.

 

Vingt-six ans après la formation du groupe et cinq années après le décès de Black Alex, Loop Haïti s'est invité ce mercredi 12 février sur les lieux où Michel Martelly a donné le coup d’envoi à la carrière de Black Alex, à la Place Boyer. Pour rencontrer Samy B (de son vrai nom Samuel Brutus) et Easy M (Claudy Léger), les deux compères, anciens de King Posse, forment à présent « Posse Ya », vestige de King Posse après la dissolution du groupe en 2018. Les gars de Posse Ya faisaient le shooting pour « Kraze Barikad Yo » (Enlever les barricades), la meringue 2020 fraîchement en rotation.

« Black Alex était un frère, un de mes meilleurs amis », soupire Samy B, la fine voix mi- humoristique qui introduisait toujours les meringues de King Posse depuis la nuit des temps. Il est presque 18h, danseurs et artistes ne sont pas encore au rendez-vous. Ce dernier ne veut pas trop épiloguer sur la vie et l’œuvre de Black la, cette « perte fait trop de mal à chaque fois qu’on se rappelle de lui », souffre-t-il. Les deux se sont rencontrés à la formation de King Posse en 1994, et ne se sont « jamais séparés », nous di-t-il, « malgré les divergences sur beaucoup de points ».

Samy B a profité pour battre en brèche certains clichés proférés contre son ami défunt, par exemple, l’illettrisme qu’on lui prête à tout va. « Contrairement à ce qui est dit sur sa personne, il sait lire, rétorque-t-il. Lors des séances de répétition, il avait l’habitude de griffonner ses lyrics sur des feuilles blanches ». Easy M, quant à lui, qualifie de « talent miraculeux » les aptitudes que détenait Black Alex. Il parle d’un grand humaniste, quelqu’un qui se défait de tout sentiment d’égoïsme ou de mise en scène de soi.

Original Black Alex

Black Alex n’a pas toujours été compris de son vivant, d’ailleurs, il faisait souvent l’objet de railleries de la part de ses compatriotes. Les langues de vipère ont même avancé qu’il enjolivait son « auto-ignorance » dans le troubadour « Pa manyen fanm nan » (2001) de Michel Martelly avec le refrain qui suit : « Black Alex la so l so l so ». Ici, personne ne peut maintenir qu’il s’agit de l’adverbe « so » en anglais ou tout uniment, malheureusement c’est l’acceptation la plus répandue, du substantif « sot » en français qui signifie « quelqu’un dénué d'intelligence, de bon sens ».

 

Beaucoup entrevoient dans sa manière de faire éclater la langue, cette « déviance maximale » du langage, un signe d’authenticité. Peut-être cela a-t-il constitué le fil rouge sur lequel repose tout le socle de sa lumineuse carrière. « Quand on écoute Haitian Buju, Top Adlerman, Money Mike etc., on a l’impression du déjà entendu. Black la, quant à lui, sonne lui-même, original, commente l’ancien manager de King Posse, Fred Lizaire. Il le reconnait tant par lui-même qu’il s’est autoproclamé Original Black Alex ».

L’écho de la voix de Lizaire a rejoint celui du producteur et animateur, Philippe ‘Pipo’ Saint-Louis. « C’est un des chanteurs les plus authentiques de l’histoire de la musique haïtienne sur le plan artistique », déclare le fondateur du disquaire Mizakanou en 1998. Chevauchant plusieurs genres musicaux avec dextérité, Saint-Louis pense que Black Alex a fait école avec sa « ligne mélodique » et « l’improvisation » constituant son terrain le plus propice. « Il chante avec autant d’émotions, c’est de la spontanéité dans toute sa plénitude, avance-t-il. C’est un des plus grands bluesmen que je connaisse, et que la musique haïtienne ait produit ».

Le professeur d’art dramatique à l’École Nationale des Arts (Énarts), Jean Kelly Damis a arboré les mêmes termes pour parler de celui qu’il a côtoyé dans le long-métrage "Belle Enfant Noire" de Jean-René Décayette, et dans lequel Black Alex incarnait le personnage d’un chef-adjoint de gang. « Il vit d’improvisations, il a un drôle de mémoire, raconte Damis. Black a seulement besoin de bien maîtriser le sujet, sans apprendre par cœur les lignes, et on sera surpris de voir qu’il fait exactement, même plus, ce qu'on espérait ».

Le style Black Alex

Au cours de ses trente-neuf ans (16 octobre 1976 - 13 novembre 2015), il n’a pas manqué de faire des émules qui sont, jusqu’aujourd'hui, dans l’air du temps. « Beaucoup d’artistes qui émergent sur la scène d’aujourd’hui reprennent sans ambages le style de Black Alex, prévient Carel Pedre, fondateur de la plateforme Plezikanaval. Par exemple, le refrain "zamabre eya papa eya papa" de Roody Roodboy c’est du pur Black Alex ».

Le gourou de la technologie et célèbre animateur haïtien va plus loin en déclarant que même dans les « groupes compas, dans la manière d’aborder les textes pour créer de l’animation, on y trouve du Black Alex ». Propos jusque-là valide lorsqu’on se rappelle que Black Alex a collaboré avec de grosses pointures du Compas en Haïti, entre autres Michel Martelly, Mizik Mizik, CaRiMi, Ralph Papillon, T-Vice.

De là découle la discussion sur l’héritage de Black Alex dans la musique en Haïti. Philippe Saint-Louis s’y fait dans la prudence en avançant que « King Posse et Black Alex avaient un impact considérable sur le marché musical haïtien, surtout de la période 94 à 2003 », ce qui ne veut pas dire pour autant que Black Alex a plané sur la musique haïtienne en général. Saint-Louis se garde de toute conclusion quoique sa position de critique d’art et son expertise lui garantissent la légitimité pour trancher. « Les générations futures vont décider s’il est nécessaire de perpétuer le modèle Black Alex », dit-il tout simplement.

Le guitariste Kéké Bélizaire qui a « eu l’honneur de travailler avec l’artiste », ses mots propres, n’y va pas avec le dos de la cuillère. « Son héritage est si large qu’un flot d’artistes haïtiens ont bénéficié de son talent », affirme-t-il. « Et le carnaval, c’est le terrain privilégié pour authentifier l’héritage de Black la », ajoute le musicien. « Personne d’autre n’a imprimé sa marque au carnaval en Haïti comme il l’a fait », sont, entre autres, les mots de Carel Pedre.

Avant son déclin, Jamecy Alex Pierre avait fait des heureux avec le groupe Team Lòbèy sur le Champs-de-Mars à partir de 2012. Au moment où le groupe s’apprête à publier sa meringue 2020 titrée « Lòbèy la pran lari », Poor Beah réfléchit un instant sur le « manque de Black Alex  sur cette meringue », et la « touche unique et merveilleuse » qu’il y aurait apportée. « Sa présence est incomparable sur les tracks, dit-il. Donc, personne ne peut le remplacer ! » La conversation a eu lieu lundi 10 février en après-midi par l’entremise de WhatsApp.

 

Été prochain, l’équipe célèbrera la première décennie du groupe dans un grand concert en Haïti, et dans lequel Black Alex sera honoré pour son héritage dans la musique haïtienne et sa contribution inestimable à l’avancement de Team Lòbèy, informe Poor Beah. « C’était l’homme de tout le monde, il ne faisait de parti pris à personne », se rappelle le leader de Team Lòbèy

De son vivant, Jamecy Alex Pierre dit Black Alex n’était pas toujours en odeur de sainteté. Il s'est notamment essayé à la drogue, et a eu même le temps de faire un aveu à travers une chanson qui peut servir de mise-en-garde aux jeunes qui veulent s’aventurer sur ce chemin truffé de risques et périls. Et c’est la drogue qui l’a, en quelque sorte, déchiqueté. « Il n’a pas été heureux à la fin de sa carrière », souligne Pedre.

Avant d'être déchiré par le dernier cri, il avait rejoint, malade, l’église Shalom de Delmas 33 un mardi 3 février 2015 pour se convertir au protestantisme. L’expérience n’a pas fait long feu. C’est quelqu'un qui avait beaucoup essayé. Par exemple, la peinture, qu'il a pratiquée pendant un moment. Il ne pensait pas y faire carrière, c'était juste pour « tuer le temps », nous confie Pedre. Jusqu’à la publication de cet article, Loop Haïti a essayé en vain d'entrer en contact avec le peintre Patrick Cauvin, qui a été commissaire d'une exposition de peinture mettant en exergue les œuvres de Black la et celles d’autres artistes qui se ont prêté volontiers au jeu.

Dans cette entreprise infructueuse qu’est la peinture pour Black la, il a quand même eu le temps de produire un portrait de son ami et grand supporter, Wyclef Jean. Ils avaient de bon rapport. Clef avait même annoncé la sortie d’un album hommage à son ami défunt à la fin de 2016. Les droits de ventes du disque devraient être destinés à Alexandra Pierre, la seule progéniture connue de Black la. L’album n’a jamais vu le jour, du moins pas encore. La star haïtienne de renommée mondiale a été contactée par Loop pour les besoins de ce texte. Toute éventuelle réponse de sa part sera introduite à cet article et/ou fera l'objet d'un autre papier.

La fille de Black la, quant à elle, a disparu de la circulation depuis sa première tentative musicale soldée par un échec. Ni Fred Lizaire ni Carel Pedre ne sont en mesure de nous donner de ses nouvelles avec précision. Les deux ont appris, par des sources superposées, qu’elle vivait depuis environ deux ans à l’extérieur du pays avec sa mère.

Black Alex a vécu en seulement 39 ans. Preuve que le génie ne dure pas longtemps. Cependant, « des milliers d’années plus tard, la voix de Black Alex restera vivante au sein de la musique haïtienne […] Toutes les générations futures entendront parler d’un artiste humble qui s’appelait Black Alex et qui était extraordinaire », disait Wyclef Jean dans une vidéo d’hommage.

Websder Corneille

Twitter : @webscorneille

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