Dimanche 20 Septembre, 2020

Adoption. Plus de 20 familles réunies par le journaliste Michel Joseph en cinq ans

Le Journaliste Michel Joseph/ Photo: Edine Célestin

Le Journaliste Michel Joseph/ Photo: Edine Célestin

En cinq ans, Michel Joseph, 32 ans, a réuni une vingtaine familles haïtiennes divisées par l'adoption, phénomène qui, en Haïti, doit son existence dans la majeure partie des cas à la misère qui bat son plein dans le pays. Dans cette entrevue, il nous parle du désarroi des enfants et familles, leurs appels de désespoir et les lourdes émotions qui les traversent, lui et les familles, suite à ses interventions salvatrices.

Ils sont légion les enfants adoptés ou abandonnés qui deviennent adultes, sans jamais connaître leurs vrais parents. Ils se morfondent à attendre le jour de faire leur connaissance et frappent souvent à toutes les portes pour trouver l'aide de personnes pouvant leur permettre de retracer leurs origines, rencontrer leurs parents biologiques. Mais souvent, sans succès. Certains meurent sans que leurs regards se croisent.

Des cris de désespoir, de la tristesse, de la douleur, du regret: ce sont entre autres les caractéristiques du mal-être des parents et enfants qui se retrouvent dans le contexte d'adoption. Souvent sollicité par des enfants situés à des années lumières de leurs parents biologiques, le journaliste et directeur à l'information de radio télévision Caraïbes, Michel Joseph, répond à nos questions.

Loop Haïti: Plusieurs distinctions à votre actif, notamment le prix "Philippe Chaffanjon" dont vous aviez ravi la 3ème édition avec votre reportage intitulé "Adoption- Cri de désespoir". Pourquoi le choix d'un tel sujet et pas un autre?

Michel Joseph: Tout a commencé quand un jour un ami m'a ditt: "Michel, il y a un jeune qui vit en France et qui voudrait se reconnecter avec ses parents biologiques en Haïti. Est-ce que tu penses que tu pourrais faire quelque chose?" J'ai dit oui. J'ai travaillé avec la fille, en 24 heures elle a pu se reconnecter avec ses origines en Haïti. Je me rappelle bien son nom: c'était Katia Marie.

Et il y avait la 3ème édition du prix Philippe Chaffanjon de reportage multimédia. J'ai trouvé que c'était un bon sujet. Personne n'en parlait, mais le problème était réel.

Cri de désespoir pourquoi? Parce qu'il y a tellement d'enfants à l'étranger qui cherchent leurs parents biologiques en Haïti, tellement de parents aussi qui cherchent la trace de leurs enfants après 10 jusqu'à 30 ans d'adoption. J'ai proposé le sujet au concours, il a attiré l'attention du jury et j'ai remporté le prix.

Mais ce qui m’avait marqué le plus dans la cérémonie de remise de prix, c’était la présence d’une fille adoptée vivant en France et qui avait déjà retrouvé ses parents biologiques en Haïti grâce à mon reportage. J'ai aidé la fille, et quand j'ai remporté le prix elle était la preuve vivante de mon travail. C'était en 2016. J'avais aidé cette fille et deux autres frères à retrouver leurs parents biologiques.

Je suis maintenant (août 2020) à 21 familles en cinq ans.

Michel Joseph recevant le Prix Chaffanjon 2016/ Photo: Page Facebook du Prix Philippe Chaffanjon

Loop Haïti: Le sujet d'adoption, de retrouvailles des familles, c'est devenue une vraie cause endossée par Michel Joseph aujourd'hui ?

MJ: Mais bien sûr. Parce qu'aujourd'hui, il n'y a que moi qui fait ça. Sans trop vouloir m'enorguellir, aujourd'hui si un enfant cherche ses parents biologiques en Haïti, si Michel n'y peut rien, eh ben c'est un cas perdu. C'est-ce que disent les gens. J'ai une réputation dans le domaine. Il y a des gens à travers tous les continents qui me contactent pour me demander de l'aide depuis tantôt 5 ans. Et dans la mesure du possible, si la personne dispose d'informations importantes, je pense que je vais l'aider.

Aujourd'hui je me suis fait un nom dans le domaine. C'est tout à coup une mission que je ne pouvais pas refuser, que j'ai embrassée depuis 5 ans. Et là je fais ma petite route avec. Je ne me plains pas. Je ne suis jamais fatigué quand il s'agit d'aider une personne qui cherche à se reconnecter avec ses origines en Haïti.

Loop Haïti: Après avoir réalisé un tel travail, permettant à des familles très lointaines et très longtemps séparées de se rejoindre. Quelle en est donc la résonance sur vous, d'abord en tant qu'humain, puis en tant que journaliste et aussi sur ces familles elles-mêmes?

MJ: En fait, je dis que ça fait toujours du bien de voir l'impact de son travail. Et moi depuis 5 ans dans ce domaine, j'en ai assez vécu. J'en ai assez vu, franchement, en terme de retombées positives par rapport à mes reportages sur l'adoption. Vous vous imaginez être la raison de la joie d'une personne, de toute une famille?

Cet enfant qui avait été adopté il y a 30 ans. Ces parents qui avaient donné leur enfant en adoption, il y a 30 ans. Et quand finalement ils ont pu se réjouir, et vous vous rendez compte que vous êtes au centre de tout ça. Franchement, c'est indescriptible comme bonheur. Ça m'est déjà arrivé de pleurer face à ces retrouvailles, face à ces émotions, mais c'est tout à fait humain, tout à fait normal.

Vous vous dites comment est-ce possible que je fasse tout ça? Cela devient facile grâce à la magie de la technologie, la radio télédiffusion, surtout avec radio télévision Caraïbes qui a une large écoute, non seulement en Haïti et aussi dans la diaspora. Cela devient très très facile.

A chaque reportage sur l'adoption, à chaque exploit, ça fait toujours le même choc. Vous vous demandez: est-ce que c'est vrai? .
Vous imaginez pour la personne à qui vous apportez votre aide, combien ça peut être choquant. Ça me fait plaisir d'être au centre de tout ça. 


 

Loop Haïti: Qu'exige donc un tel travail ? Pourriez-vous nous expliquer un peu le processus?

MJ: Tout ce que cela exige dans un premier temps c'est de l'humanisme. Il faut être humain pour le faire. Je suis directeur à l'information à Caraïbes, je suis présentateur, reporter. Ouais on me paie pour ça. Mais on ne me paie pas pour chercher les familles biologiques des enfants. Je m'y prends gratuitement.

Un enfant qui vient vers moi à travers les réseaux sociaux pour me dire: "Michel, je cherche mes parents biologiques", la première chose qui me fait accepter cette mission, c'est mon humanisme.

Autre chose: cela demande du professionnalisme, parce que raconter l'histoire des gens, c'est pas chose facile. Il faut avoir la confiance des gens pour qu'ils puissent vous confier leur histoire. Et la méthode aussi. Il faut aussi beaucoup de discipline. Savoir quand s'arrêter, savoir quand s'immiscer dans la vie des gens. C'est vrai que la personne vous confie son histoire, mais après tout, vous n'êtes pas un membre de la famille, mais juste un professionnel qui fait son travail. Cela demande beaucoup de maîtrise.

Autre chose: c'est vrai que je fais le travail du journaliste, je raconte l'histoire des gens, mais après je dois bien vérifier les informations. Est-ce qu'il s'agit vraiment des parents ? C'est un travail d'enquête, d'archives, cela demande beaucoup de discernement et de perspicacité aussi.

Et avant de les reconnecter les parents avec leurs enfants, cela demande de leur parler au moins pendant une quarantaine de minutes, leur dire: "Cet enfant là dont vous vous être séparés il y a 20 ans, 30 ans, 15 ans, ne vous connaît pas. Vous êtes pour lui un étranger même quand vous lui avez donné la vie et qu'il faut accepter ça"...

Loop Haïti: Apparemment il y a une dimension psychologique dans le travail...

Mais bien sûr. C'est tellement lourd pour l'enfant. C'est tellement choquant. Parfois je dis "voilà, il s'agit de tes parents biologiques" et l'enfant ne le croit même pas. Ils réagissent parfois en me disant: "J'ai passé 30 ans à les chercher, et je t'ai confié mon histoire, il y a 24 heures. Tu penses que ce sont mes vrais parents?". Un tas de questions. Et les parents aussi, je dois leur prendre en charge pendant un certain temps, à leur dire ce qu'il faut faire. C'est lourd pour les parents et pour les enfants. Donc je joue le rôle de travailleur social, psychologue, journaliste.

Loop Haïti: En plus des exaltations dans les retrouvailles, n'arrive pas qu'il y ait des déceptions?

MJ: Des déceptions, des chocs, bien sûr. Là je pense à cette fille qui avait retrouvé son père en Haïti, mais la première nouvelle qu'elle a eue: sa mère est décédée. Elle avait les photos de sa mère dans le cercueil le jour de son enterrement et elle n'avait pas eu la chance de recroiser son regard. Sa mère est décédée quelques années après son départ.


 

Loop Haïti: Quel cas qui vous a le plus marqué dans ces réalisations?

MJ: Chaque reportage sur l'adoption est un cas unique. Chaque reportage a une empreinte particulière. Chaque personne qui raconte son histoire est une histoire particulière. Et chacune de ces histoires est une nouvelle page de mon histoire aussi. Chaque histoire sur l'adoption, j'en garde des souvenirs tout à fait particulier. Des chocs, des déceptions, des émotions, des joies. Chaque reportage a été tout à fait particulier pour moi.

Loop Haïti: Comment perdurer dans le temps une telle initiative? Quels sont donc les enjeux ?

MJ: Les enjeux, je peux dire que c'est la confiance.Il y a certains auditeurs certaines fois qui mettent en doute l'efficacité du travail, qui se disent ouais le mec il a mis seulement 24h pour retrouver les parents biologiques; est-ce qu'il s'agit vraiment des parents biologiques; est-ce que je suis pas en train d'inventer des histoires, présenter aux enfants des parents qui ne sont pas les leurs. Moi je sais ce que je fais et je le fais très bien, avec professionnalisme. Je prends mes distances quand je dois prendre mes distances. Je vais à fond quand il faut aller à fond. 

Pour perdurer dans le temps cette initiative je crois qu'il faut travailler pour la postérité. C'est très important. Aujourd'hui, au bout d'une année j'arrive à travailler pour 5 à 6 familles. Alors que j'aurais pu travailler pour 100 personnes.

Loop Haïti: Et comment ?

MJ: En utilisant d'autres stratégies, d'autres méthodes. C'est pourquoi je compte mettre sur pieds une structure qui pourra prendre en charge bien plus de familles, d'autant qu'il y a tellement de gens à longueur de journée qui sollicitent mon aide. Cette structure aura beaucoup plus de bras, qui pourront prendre en charge leurs besoins y relatifs.

Loop Haïti: Michel, vous avez beaucoup de jeunes qui vous prennent comme modèle, un message à eux.

Michel Joseph: Je dois dire aux jeunes de continuer de rêver, de travailler, car j'aurais pu ne pas être le Michel que je suis aujourd'hui sans le travail. Donc,Il ne faut pas cesser de caresser vos rêves et de travailler dessus en conséquence.

Peterson Nelson

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