Lundi 3 Août, 2020

10 livres qu’il faut lire en période de confinement

Richenel Ostiné, étudiant en maîtrise en administration et politiques de l'éducation à l'université Laval au Québec/Crédit photo: AELIÉS/Facebook

Richenel Ostiné, étudiant en maîtrise en administration et politiques de l'éducation à l'université Laval au Québec/Crédit photo: AELIÉS/Facebook

« Jacques Stephen Alexis aurait pu avoir le prix Nobel de littérature si Duvalier n’avait pas volé sa vie en 1961 », écrit Richenel Ostiné.

Le temps devient particulièrement long dans un contexte de confinement. Pourtant la distanciation sociale, même pour un peuple qui vit au jour le jour, est une décision qui peut sauver des vies.  Il nous faut garder nos distances avec nos proches malgré nous. Pour une population paupérisée et précarisée et qui a connu l’année dernière des mois de confinement en raison des troubles socio-politiques, s’isoler à la maison afin d’éviter la propagation du coronavirus est une dure épreuve.

Puisque la littérature m’a toujours permis de sortir de moi-même et considérant que le livre est un outil qui permet de sortir de sa chambre, de voyager et d’aller à la rencontre de l’autre dans son intimité ;

Vu que les aéroports, les ports et toutes les frontières sont fermés, je vous propose de lire ces textes pour vous tenir occuper, tout en espérant que ces heures de lecture sauront dissiper vos angoisses et vos inquiétudes pendant un moment.

  • L’espace d’un cillement

Jacques Stéphen Alexis avait 37 ans, lorsqu’il a publié ce texte par la prestigieuse maison d’éditions Gallimard (Paris, 1959). Les critiques sont unanimes là-dessus, Alexis aurait pu avoir le prix Nobel de littérature si Duvalier n’avait pas volé sa vie en 1961, s’il n’avait pas été enlevé par des hommes de l’ombre, pour reprendre l’expression de Dany Lafferière à son compte. Tout comme ce dernier, je pense qu’Alexis n’aurait pas dû se rendre sur l’île de La Tortue. L’espace d’un cillement est un corps à corps, un flirt, une promenade très sensuelle entre l’érotisme et le militantisme. C’est comme si les 5 sens se mettaient à célébrer cette belle proximité entre la Nina Estrellita et El Gaucho. Quel texte ! Ce livre est un hymne à l’espérance et à l’optimisme. C’est aussi une fête pour l’esprit. Je vous conseillerais de commencer par l’espace d’un cillement.

  • 24 heures de la vie d’une femme

Ce texte a été publié en 1927 par Stefen Sweig qui est sans doute l’un des écrivains les plus talentueux de son époque. On est en plein cœur de l’entre-deux-guerres, on est à deux ans de la crise financière de 1929 et 4 ans nous séparent de la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne. Nous sommes dans un contexte de crises et d’effervescences. Ce livre est le témoignage qu’il y a plusieurs vies dans une vie : il y a celle qui est visible et qu’on raconte et d’autres qui sont enfouies dans nos souvenirs et que nous emportons au cimetière. L’être humain est complexe. Nous aimons maudire publiquement ce que nous adorons chérir et entretenir dans notre sphère privée. Ce texte est une illustration parfaite de la confusion des sentiments, un autre petit clin d’œil à Sweig, qui peut animer une femme tout au long de son existence. 24 heures de la vie d’une femme, je vous recommande vivement ce texte.

  • La Famille des Pitit Caille

La lodyans est un genre littéraire. À la fois libre et puissante, c’est une narration particulière qui permet le passage de l’oral à l’écrit. Vous pouvez consulter les travaux de Georges Anglade et de Christine N Diaye sur la question. Le premier, feu géographe de grand calibre, a fourni des préceptes pour analyser et disséquer La Lodyans haïtienne de celle dite française. Par ailleurs, ce qui me fascine dans la famille des Pitit Caille, au-delà du talent de conteur de Lhérisson et de son écriture imagée, c’est la puissance de ces personnages. Je veux saluer au passage la lucidité et le pragmatisme politique d’un certain Boutenègre. Vous allez l’adorer.

  • Le Ragoût du septuagénaire

Je vous invite à faire un voyage au Los Angeles au début des années 90. À travers ce texte, Charles Bukowski nous parle de la vie. Cette vie qui vaut encore le plaisir et la peine d’être vécue. Il s’agit de la vie dans sa puanteur et son absurdité où la beauté côtoie le vil, l’immonde, la gloire et la déchéance. Ce ragoût est en fait un bal qui est animé par des clochards, des alcooliques et des ratés. C’est aussi un tableau de la vie d’en bas ou de la vie tout court, où le sexe, le suicide, l’errance, la bonhomie et parfois de l’empathie ont su constituer un étrange cocktail surprenant et contradictoire. J’ai un faible pour Bukowski. En passant, la vie de cet homme a inspiré la célèbre série hollywoodienne, Californication qui a été très bien adaptée à l’écran par David Duchovny entre 2007 et 2014.

                       Lire aussi: L’étudiant haïtien Richenel Ostiné distingué au Canada

  • Bel-ami

Un jeune homme doit son ascension sociale et sa réussite professionnelle grâce à ses conquêtes féminines. Les filles, les épouses et les maitresses de ses patrons ont préféré son charme et sa capacité à leur faire jouir à ses piètres talents de journaliste. Guy de Maupassant, lui aussi, excellent séducteur devant le père éternel, a dressé dans ce livre le portrait de la société française au milieu du 19e siècle, où l’amour du pouvoir, l’opportunisme et l’arrivisme ont permis la collusion entre la politique, la presse et la finance. Vous serez dans votre élément avec ce texte. Bonne Lecture.

  • Le Spleen de Paris

Ce texte est magique. Il s’agit d’un recueil de poésie de Charles Baudelaire qui a été rédigé sous la forme d’une prose. Il s’agit d’une petite merveille. On peut passer toute une journée à savourer un petit extrait. J’aime ce texte, j’adore la volupté, la gravité et la légèreté qui l’accompagne. Permettez-moi de citer cet extrait : « Il faut être toujours ivre, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous ». Vous voyez comme c’est magnifique. C’est votre genre de livre, n’est-ce pas.

  • Chroniques d’un leader haïtien comme il faut (les meilleures d’Albert Buron)

Une bonne partie de mon adolescence a été bercée par la voie de Daniel Marcelin et de Ricardo Lefèvre. Ces deux compères, entre 1999 et 2005, ont fait rentrer dans la culture populaire le personnage mythique d’Albert Buron. Il s’agit d’une personnalité politique, francophile, amateur de bonne chère et de belles compagnies, dépourvu de tout scrupule et qui a la réputation de diner à tous les râteliers. En 2006, Gary Victor avait décidé de publier Chroniques d’un leader haïtien comme il faut (les meilleures d’Albert Buron) pour immortaliser son personnage.

  • La belle amour humaine

C’est un des textes le plus humaniste et le plus abouti de l’écrivain haïtien et chroniqueur du quotidien Le Nouvelliste, Lyonel Trouillot. Il y a des interrogations existentielles très profondes dans ce texte. C’est tout un questionnement sur le rapport au monde et à l’autre. C’est un hymne à l’amitié et la fraternité entre les personnes, qui se manifestent et se consolident au-delà de l’épiderme. En ce qui me concerne, Lyonel Trouillot n’a jamais été aussi proche de Jacques Stephen Alexis dans ce livre. D’ailleurs, l’expression atypique de « La belle amour humaine » est tirée d'un message de vœux qu’Alexis a publié en janvier 1957 dans Les lettres françaises. Vous allez aimer.

  • Tout ce qu’on ne dira pas Mongo

Ce qui fait la singularité de Danny Laferrière réside dans sa capacité à concilier les espaces.  Ce texte est une porte d’entrée dans une nouvelle culture. C’est ce texte qui m’a permis d’éviter de tomber dans le piège du repli identitaire et communautaire arrivant au Canada bientôt deux ans. Le vieil écrivain a fait comprendre au jeune immigrant que s’il souhaite réussir dans la société montréalaise, il doit éviter de s’enfermer seulement avec les siens. Il doit aller là où ça se passe. Il doit continuer à faire ce qu’il avait l’habitude de faire chez lui avec les siens et surtout avec les autres. Cela dit, si le nouvel arrivé souhaite passer toutes ses journées et ses samedis soir uniquement avec les gens de son pays, en mangeant la nourriture de son pays, tout en se remémorant des vieux souvenirs du terroir, il est en mode de confinement volontaire et communautaire en terre étrangère. Il aurait mieux fait de rester chez lui. En passant pour Danny, Petit-Goâve vaut Paris, sa grand-mère Da, personnage fétiche dans ses écrits, vaut madame Bovary de Gustave Flaubert.

  • La peste

La lecture de ce texte d’Albert Camus peut vous permettre de mieux comprendre la situation des citoyens d’Oran qui ont connu le confinement afin d’éviter la propagation d’une épidémie de peste. C’est comme aujourd’hui, rien n’a changé. Nous ne développons pas le même rapport avec la maladie. Certains sont cyniques et indifférents, d’autres souhaitent que la maladie emporte un rival, un mari encombrant ou un adversaire politique, pour beaucoup la maladie peut être une opportunité et quelques-uns ont développé de l’empathie et une solidarité fraternelle en venant en aide aux plus vulnérables, comme le Dr Rieux. Il faut croire qu’il y aura donc toujours des hommes et des femmes de bonne volonté dans ce monde. À la montée du coronavirus, des lecteurs et libraires de tout bord ont suggéré la (re) lecture de ce texte pour saisir le drame de notre temps.

 

Prenez soin de vous.

Respectez les consignes

Manifestez de la solidarité

Faites-en sorte de rester vivant-e-s

Bonne lecture à toutes et à tous.

 

Richenel Ostiné

Montréal, Canada

20 Mars 2020

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