Dimanche 20 Octobre, 2019

Yvonne Rimpel: parcours atypique d'une militante féministe haïtienne

À la rue Camille Léon, un graffiti de madame Yvonne Hakime Rimpel, réalisé en sa mémoire, sur l'initiative de la Fondation Devoir de mémoire Haïti / Photo et vidéo: Luckenson Jean

À la rue Camille Léon, un graffiti de madame Yvonne Hakime Rimpel, réalisé en sa mémoire, sur l'initiative de la Fondation Devoir de mémoire Haïti / Photo et vidéo: Luckenson Jean

Par Wyddiane Prophète 

Ces dernières années, à travers  les discours véhiculés dans notre société, la gente féminine haïtienne se retrouve en général associée à des clichés discriminants. Sur les réseaux sociaux, elle fait du buzz à partir de stéréotypes négatifs: matérialiste, infidèle, femme facile etc. ; À travers des musiques, des  discours machistes, les violences à son encontre, souvent, se banalisent. À l’ère où des femmes du monde entier simposent et changent des vies, découvrons celles qui hier ou encore aujourdhui ont créé leurs pages dhistoires dans notre pays.

Yvonne Hakime Rimpel, militante et journaliste féministe, est née à Port-au-Prince en 1906. Très tôt, elle manifeste un intérêt particulier pour les études, cependant, à ses 14 ans, malgré son désappointement, elle arrête tout pour épouser le fiancé choisi par ses parents. Elle se sépare bientôt de son mari, avec qui elle a 4 enfants, dont un garçon mort-né. Elle se marie deux fois par la suite. De ses mariages, elle a 5 autres enfants. Dotée d’une forte personnalité, Yvonne brave les réprobations de ses parents, les opinions de l’époque, pour parachever seule son éducation, par la lecture et la fréquentation de salons littéraires.

 

Dans la société où Yvonne évolue, des lois, des pratiques purement machistes mènent l’époque. Les femmes sont reléguées au second plan, bon nombre de  leurs droits leur sont refusés, entre autres, le droit de vote. Yvonne, malgré tout,  refuse d’accepter l’autorité des hommes surtout quand celle-ci se révèle injuste. Elle est pour l’équité des genres. Elle s’engage donc passionnément à changer les conditions de vie de la femme haïtienne, en s’affirmant militante féministe autant dans la presse que dans la politique.

En 1934, après l’occupation américaine, la ligue féminine d’action sociale, l’une des premières organisations féministes d’Haïti est fondée. Yvonne devient l’une de ses collaboratrices très actives. Elle brille par sa présence à toutes les réunions, toutes les manifestations visant à défendre la gente féminine haïtienne. Un vent nouveau souffle sur le pays, sous l’acharnement de jeunes militantes désireuses de s’émanciper. La ligue initie bon nombre d’activités en cette première moitié du XXème siècle entre autres, l’éducation civique des femmes, les cours du soir pour les ouvrières, la création de bibliothèques, des pétitions aux instances concernées pour l'ouverture d'écoles pour filles...

 

Dans sa vie privée, Yvonne est aussi militante dans l’âme, ses enfants gagnent leur argent de poche aussi bien que leurs sorties en fonction du nombre de cours dispensés au personnel domestique du quartier sous sa galerie improvisée en école du soir. En 1935, la ligue publie le premier journal du pays écrit par des femmes « La voix des femmes ». Les femmes rédactrices de ce journal, sont les seules du pays à égaler les hommes sur le plan intellectuel. Yvonne est appelée parmi ces rédactrice qui se servent de leurs mots  pour véhiculer des idées , des idéaux dans le souci de bâtir un avenir meilleur.

Dans la vie politique, les femmes ne chôment point. Dans les débats avec les autorités de La Chambre, Yvonne unit sa voix aux autres afin d’obtenir le droit de vote aux femmes. Une vague antiféministe règne sur le pays, mais les femmes tiennent vaillamment tête aux Hommes. Après maintes violences à leur encontre, elles obtiennent  gain de cause : en août 1957, un décret de lois reconnait l’égalité politique entre hommes et femmes.

Naissance du journal Lescale

Dans les années 1951, Yvonne crée son propre journal "l'Escale", un bi-hebdomadaire d'information, oú elle use de ses mots pour analyser, dire la vérité sur des écrivains, des femmes, des journalistes et hommes politiques. À souligner qu’elle complimente, critique sans mâcher ses mots. Pour elle, ce qui importe c’est la liberté des voix dans la presse, la liberté  et le respect des femmes dans le pays. Au lendemain du droit de vote des femmes, Madeleine Bouchereau, membre fondatrice de la ligue féminine, présente sa candidature au Sénat du département de l’Ouest, d’autres  femmes, comme Yvonne se préparent à voter.

Lors des élections présidentielles de 1957, la plupart des femmes de la ligue dont Yvonne, prennent position pour le candidat Louis Déjoie, ingénieur agronome, planteur de Cannes à sucre, haïtien.  Dans  son  journal «  l'Escale », Yvonne ne prend pas de demi-mesure pour dénoncer les agissements de l’heure qui  conduiront à l’élection de François Duvalier,  dans son article « A moi, mon général ». Elle dénonce au grand public, les nombreux méfaits du gouvernement du général Kebreau, chargé d’organiser les élections, afin d’installer François Duvalier au pouvoir. Elle somme le général de s’éloigner de son mauvais entourage afin d’organiser des élections purement démocratiques.

Quand « Papa Doc » remporte les élections, Yvonne ne s’avoue pas pour autant vaincue, dans un climat des plus despotiques,  elle critique le gouvernement du président en place, dans la dernière parution de son journal, son article « Peuple à genoux attends ta délivrance » s’élève énergiquement contre une affaire d’arrestation. Elle fera malheureusement bientôt les frais de son franc-parler.

 

Extrait du témoignage de Louis Rimpel Fils (1958-2019)

« Ce 5 janvier 1958, je ne dormais pas. Un individu grimpa au haut de lescalier et essaya de calmer tout le monde dans la maison ou régnait une atmosphère de panique. Cet homme portait une chemise multicolore, je nai pas regardé son pantalon. Mes sœurs dans la rue hurlaient des injures à ces cagoulards qui emmenaient notre mère et la forcèrent à entrer dans leur voiture. »

Une  nuit de janvier 1958, dans la rue Camille Léon, des cris de douleur déchirent le silence, des hommes cagoulés pénètrent la maison de la journaliste.  Yvonne et  ses 2 filles se font sauvagement tabassées, et  sous le regard impuissant de ses enfants, ils emmènent cette dernière, en chemise de nuit, pieds nus, dans une voiture d’état. Le lendemain, elle est retrouvée, sur une route de Delmas, dans un état critique, avec, entre autres, des marques de coups sur son corps. La presse raconte, qu’après l’avoir dépouillée de ses vêtements, des hommes la rouèrent de coups, ses doigts furent même  écrasés quand elle voulut protéger ses parties intimes. Sous le regard indigné du public, les journaux font état de l’évènement tragique, la ligue féminine publie une note de protestation signée par 36 femmes, et son mari l’ingénieur Rimpel, publie une lettre ouverte au président François Duvalier, dans laquelle il fournit les détails monstrueux de l’affaire.  Leur fille Gladys a une partie du visage écrasée, leur fille Rose-May des dents cassés, sous les coups de crosse de pistolets.

Sous la pression de la de la ligue féminine, de nombreux associations de droits humains, de la presse étrangère, une enquête est ouverte quatre mois après le crime, mais elle sera  bientôt fermée pour fautes de preuves suffisantes de la part des victimes pour l’identification de leurs agresseurs. Il faudra deux mois d’hospitalisation à Yvonne pour se rétablir et sans nul doute, traumatisée, elle rompt tout contact avec la presse et la politique, préférant s’isoler chez elle.

Le démenti 

Quatre ans après, des crimes similaires décriés par l’opinion nationale et internationale, ramènent l’affaire d’Yvonne sur le tapis, alors, pour faire bonne figure, le régime affolé, la convoque d’urgence à Fort-Dimanche. Là-bas, elle signe bon gré mal gré un démenti dégageant clairement les autorités de toute responsabilité dans son attaque. Ce démenti sera publié pour calmer l’affaire. Il  faudra attendre le départ de Jean-Claude Duvalier en 1986, pour sortir cette triste affaire de l’ombre. Le 28 juin 1986, à 80 ans, Yvonne Hakim-Rimpel, s’éteint d’une crise cardiaque. Son adieu à la presse, témoignage de ses derniers jours, selon les dires de sa fille, ne sera malheureusement jamais retrouvé.

 À la rue Camille Léon, se trouve un graffiti de madame Yvonne Hakime Rimpel, réalisé en sa mémoire, sur l'initiative de la Fondation Devoir de mémoire Haïti, dont madame Guylène Bouchereau Salès, la secrétaire exécutive est une ancienne amie et voisine de cette dernière.

De ses 8 enfants, 2 sont encore en vie, Odette Sassyne Meyer (95 ans), Rose-May Rimpel Nicolas (80 ans). Elles mènent une vie paisible entre Haïti et l'étranger, tout en gardant fidèlement dans leurs mémoires le souvenir de leur mère, cette grande dame de l'histoire. Nous avons rencontré la secrétaire exécutive de Devoir de mémoire Haiti. Elle garde intacte ses souvenirs d’Yvonne. Video.

 

 Wyddiane Prophète 

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