Lundi 17 Juin, 2019

Yanick Lahens, «sortir le mot francophone d’un eurocentrisme de fond»

Yanick Lahens inaugure la chaire Mondes Francophones jeudi 21 mars au Collège de France.

Yanick Lahens inaugure la chaire Mondes Francophones jeudi 21 mars au Collège de France.

« Pour parler de mondes francophones, il faut parler de savoirs partagés, or pour l’instant ce n’est pas encore le cas. C’est le savoir du Centre qui est distillé vers les périphéries ». Yanick Lahens inaugure, jeudi 21 mars au Collège de France, la chaire Mondes Francophones où, pour  elle, il sera question de « sortir le mot francophonie d’un eurocentrisme de fond ». L’auteure de Bain de lune (Prix Femina 2014) s’est entretenue avec Loop Haiti.  

Loop Haïti. : Jeudi 21 mars, vous inaugurez la chaire « Mondes Francophones » au prestigieux Collège de France où sont passés Raymond Aron, Roland Barthes, Pierre Bourdieu, Antoine Compagnon… qu’est-ce que cela signifie pour vous en tant qu’écrivain, pour Haïti et sa littérature ?

Yanick Lahens. : C’est un bel événement. Mais c’est surtout une parole qui, au-delà de ma personne, permettra, je l’espère, de commencer à sortir le mot francophone d’un eurocentrisme de fond et de mieux engager la recherche autour des mondes francophones. Pour parler de mondes francophones, il faut parler de savoirs partagés, or pour l’instant ce n’est pas encore le cas. C’est le savoir du Centre qui est distillé vers les «périphéries». Or, chacun des mondes francophones dont Haïti, a construit une spécificité en acclimatant à sa façon et à des degrés divers, la langue et la culture française. Et cette acclimatation a évolué avec le temps et continuera d’évoluer. Chacun de ces mondes a donc un savoir qui doit être reconnu. C’est pour la première fois que dans un lieu de savoir et de référence comme le Collège de France, on fait le pari d’une ouverture dans cette direction. C’est à mettre à son crédit. Et il était temps de le faire parce qu’ailleurs, et particulièrement dans les universités anglo-saxonnes, cela fait déjà des années que l’on a entrepris des recherches dans le cadre de ce que l’on appelle les études postcoloniales ou décoloniales.

Loop Haïti. : Schématiquement parlant, comment exposer une leçon inaugurale au Collège de France ?

D’abord pour toute leçon inaugurale, il existe un format à respecter scrupuleusement. Si la discipline existe, vous devez rappeler les travaux qui ont été réalisés à date et indiquer ce que vous comptez apporter de nouveau à ce champ de réflexion et quel a été votre parcours. Dans le cas d’une discipline nouvelle, vous devez justifier l’existence de la chaire et ensuite exposer votre parcours et en quoi vous comptez innover. C’est ce que j’ai tenté de faire avec cette nouvelle chaire de trois années qui sera inaugurée avec mon enseignement tout en rappelant que je partais avant tout de mon statut d’écrivaine et de la réflexion qui a accompagné mon travail d’écriture. Je ne suis ni philosophe, ni historienne, ni sociologue.

Loop Haïti. : Bien souvent dans la tête des profanes et aux yeux de l’opinion publique, quand on parle de francophonie, ça laisse percevoir un puzzle de pays rassemblés autour d’un intérêt politique commun. A l’inauguration de votre chaire dont les séries de conférences seront prononcées pendant toute une année, sera-t-il question pour vous de basculer ou de réécrire l’histoire de ce mot ?

Le mot francophonie n’apparait pas une seule fois dans ma leçon. La francophonie est un instrument de négociation politique et économique de la France avec un certain nombre de pays. Moi, c’est le champ culturel qui m’intéresse, celui de la réflexion et de la création artistique. C’est pourquoi dès le départ, je me suis sentie en accord avec l’intitulé de la chaire qui me laissait une entière liberté.

Loop Haïti. : Dans un monde en pleine mutation où la domination a, depuis quelques temps, changé de territoire et de lieu géopolitique, quelle place occupent aujourd’hui les écrivains francophones et la langue française ?

Le marché du livre est un marché dominé par l’anglais, ne serait-ce que par le nombre de locuteurs anglophones. Les Etats-Unis sont un continent en eux-mêmes, sans compter les pays du Common Wealth avec l’Angleterre. Mais si la traduction existe, c’est bien parce que chacun écrit dans la langue qui est la sienne ou qu’il maîtrise. Ce serait bien monotone si tous les écrivains utilisaient une seule langue. Pour nous, haïtiens, cela signifierait la mort du créole et la mort du français, pour les brésiliens la mort du portugais et de leurs langues régionales et pour les mexicains la mort de l’espagnol et de leurs langues régionales. Le monde y perdrait certainement. En Haïti, si on examine la question du point de vue du temps long ou de la prospective, il est évident que le français a perdu et perd des territoires de domination. Le créole est devenu langue officielle. Il suffit d’écouter la radio ou le créole domine à 95%. Il suffit aussi d’examiner la tendance à tirer le droit haïtien du droit napoléonien vers le Common Law. Et si on entérine la double nationalité, c’est l’anglais qui consolidera sa domination dont le terreau est déjà prêt. D’autant plus que beaucoup aux Etats-Unis masquent leur défense du créole par un combat en anglais contre la langue française. Ce qui est une contradiction de taille. D’autant plus qu’aujourd’hui, l’anglais est en effet la langue des familles économiques dominantes. Leurs enfants vont dans des écoles en anglais et ils se parlent en anglais entre eux. C’est en anglais que l’on décide des résultats de nos élections, de la nationalité de nos présidents ou de l’extinction de notre cheptel porcin ou de la libéralisation des prix qui ont tué notre production nationale de riz. Le français deviendra de plus en plus une langue patrimoniale. Mais en littérature nos écrivains écrivent déjà dans quatre langues du continent : le créole, le français, l’anglais et l’espagnol.

Loop Haïti. : Selon vous, la littérature haïtienne aura-t-elle réellement contribué à faire évoluer ce concept de « Francophonie » ? Dans quel sens ?

Les premiers écrivains haïtiens se sont emparés de la langue française comme instrument dont ils disposaient pour dire surtout pour le monde qui affirmait le contraire, qu’ils existaient comme nation et que les Noirs étaient des hommes à part entière. La finalité a évolué avec le temps. Et ensuite, Haïti n’est pas le seul pays ayant subi la colonisation, à se retrouver dans cette situation. Et pour l’anglais et toutes les langues de l’Empire, il y a eu appropriation par une partie des populations de ces langues. Et ensuite, lente reconquête de soi par une valorisation des langues nationales. Mwen menm, mwen pa fache ak okenn lang yo pale osinon yo ekri an Ayiti. M ap tradwi yon teks mwen an kreyòl koulye a e si m te ka ekri an anglè, mwen t ap fè l. Quand on reste seulement dans le ressentiment on biaise ses analyses.

Loop Haïti. : Littérature haïtienne : « urgence(s) d’écrire, rêve(s) d’habiter ». Pourquoi, selon vous, cette nécessité de passer par l’histoire pour comprendre notre édifice littéraire ?

Urgence(s) d’écrire, rêve (s) d’habiter. Parce que nous sommes le premier pays du Sud fabriqué par la modernité et à ce titre-là, l’urgence ne nous a jamais quittés. Et toujours nos écrivains ont tenté de dire et d’écrire un rêve d’habiter le monde « de plein jour et de plein pied ».

 

 

 

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