Jeudi 12 Décembre, 2019

Vertières : un mot, une histoire

Dans les faubourgs de la ville du Cap-Haïtien, l’armée napoléonienne a essuyé une défaite sans appel devant l’armée indigène, le 18 novembre 1803. Haut lieu de mémoire, Vertières continue de susciter des réflexions quant à sa signification dans l’histoire d’Haïti et de l'humanité.

Par Gilles Justin

L'historien Thomas Madiou est le seul à reconstituer l’histoire de Vertières avec un luxe de détails, ce qui permet de le valoriser davantage. À la fin du XIXe siècle, période marquant le centenaire de l’indépendance d’Haïti, les poètes Masillon Coicou et Tertulien Guilbeau le mettent en valeur respectivement dans leurs poèmes «Vertières» et « Le premier janvier ». Ce fut « le moment fondateur de la mythologie haïtienne », a déclaré l'historien Jean Pierre Le Glaunec, rencontré par Loop.

Dans la même période, Vertieres est intégré dans le programme scolaire haïtien. Mais on a préféré de commémorer le départ définitif des troupes françaises du sol d'Haïti (le 29 novembre 1803). Le 18 novembre 1929 (sous la présidence de Louis Borno), une stèle est installée dans cet espace et un demi-jour férié est institué. En 1953 (sous le gouvernement de Paul Eugène Magloire), le monument représentant quatre (4) héros et deux (2) héroïnes y est érigé. Depuis, Vertières est définitivement consacré comme lieu de mémoire en Haïti.

Quand une amnésie se crée autour de Vertières

Malgré l'importance de ce bout de terre dans l’histoire de la France, les Français se sont tus, durant deux siècles, sur ce pan d'histoire. Les historiens se sont donc accrochés d’écrire sur d'autres défaites qu'a essuyées l'hexagone, notamment celles de Leipzig et de Waterloo. Il a fallu le courageux historien français, Jean Pierre Le Glaunec pour donner à ce combat sa haute dimension historique. Ayant pris trois ans pour écrire un texte sur l’événement, il « nous a fait découvrir un autre Vertières », se réjouit l'historien Pierre Buteau. Et grâce à l'éminent écrivain Dany Laferrière, on peut désormais lire le mot Vertières dans un dictionnaire français.

Un acte de solidarité et de détermination

Fierté haïtienne, Vertières est l'expression de l'union des différentes catégories sociales qui se rivalisaient à Saint-Domingue. Pour chambarder le système esclavagiste, ce crime de lèse humanité, les esclaves (créoles et bossales) et les hommes de couleurs ont transcendé leurs différences. Déterminés à enrayer la machine oppressive, les révoltés n'ont présenté aucune lueur de faiblesse face aux soldats français mieux préparés et équipés. Le chant : « Grenadye alaso, sa ki mouri zafè ayo. Nan pwen manman, nan pwen papa…», est une preuve irrécusable qu'ils ont banalisé la mort à la conquête de liberté, un droit inaliénable.

L’épopée de 1803 met fin à l'exploitation de Saint-Domingue. Les colons se voient obligés de laisser derrière eux leurs plantations, leurs esclaves, bref, tous les privilèges dont ils jouissaient durant trois siècles dans la plus riche, la plus belle des colonies. Les laves de  l’indépendance de la première république noire s’étendent alors dans toute l’Amérique, faisant poindre le crépuscule des rapports sociaux basés sur l'exploitation, ce qui mène à l'isolement et au mépris d’Haïti.

« Il faut empêcher la peste de se répandre hors de cette île », a déclaré Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis et propriétaire d'esclaves.

Vertières, source d'inspiration pour les opprimés

Cette victoire solennelle est celle de tous les opprimés. « Ce qui se passait à Vertières était de nature universelle », soutient Le Glaunec. En 1806, Jean Jacques Dessalines, soucieux d'illuminer les esprits des indépendantistes de l’Amérique, suggère à Francisco de Miranda d'utiliser la politique de la terre brûlée pour libérer le Venezuela de la tutelle espagnole. En 1816, il revient à Alexandre Pétion d’imprégner le général Simon Bolivar de l'esprit de Vertières, lui fournissant armes et munitions pour aboutir amener à bien son projet d'indépendance.

Aussi, à la première moitié du XIXe siècle, de grandes rebellions d'esclaves ont été influencées par l’épopée de 1803. Il y a eu, entre autres, les révoltes menées par Denmark Vesey à Charleston (1822) et de Nat Turner en Virginie (1831).

Un problème d'histoire et de mémoire sévit en Haïti. Cela a de telles conséquences  que des monuments sont vandalisés et laissés en piteux état. Rappelons que l'Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN) a, entre autres, pour mission de « réaliser des études de projets de protection, de restauration et de mise en valeur de monuments, de site et d'ensembles historiques ; d'assurer la direction et le contrôle de travaux d’exécution de telles interventions.

Gilles Justin

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