Lundi 13 Juillet, 2020

Venezuela: la vie sexuelle bridée des jeunes en temps de crise

Deux étudiants, Antonio de Muro et sa petite amie, Oriana Garcia, dans la maison des parents d'Antonio, à Caracas, le 4 août 2019.

Deux étudiants, Antonio de Muro et sa petite amie, Oriana Garcia, dans la maison des parents d'Antonio, à Caracas, le 4 août 2019.

Sans dollars, John et Amanda se rabattent sur la maison familiale quand ils veulent de l'intimité, Carlos se prive d'escapades amoureuses, Oriana achète ses contraceptifs au marché noir. Chronique d'une vie sexuelle bridée pour les jeunes du Venezuela en temps de crise.

Dans les luxuriants jardins tropicaux de l'Université centrale du Venezuela (UCV) à Caracas, il n'est pas rare de voir des couples d'étudiants se bécoter au détour d'un palmier.

Les marques d'affection en public, très peu pour John Alvarez, 20 ans, et Amanda Aquino, 19 ans. Etudiants en droit à l'UCV, ils sont adeptes de la discrétion. Et quand ils s'aiment, c'est dans la chambre d'enfant de John, au premier étage de la maison familiale, pendant que sa petite soeur et ses parents dorment au rez-de-chaussée.

Quand "il n'y a personne à la maison (...) c'est quand même un peu mieux", dit John.

En deux ans de relation, John et Amanda n'ont jamais pu se payer une chambre d'hôtel. Car l'intimité des draps d'hôtel a un coût: 10 dollars pour six heures. Exorbitant pour ce jeune couple qui n'a d'autres ressources que son argent de poche et alors que le salaire minimum est d'environ 6 dollars par mois.

Pour John, être indépendant, avoir son propre appartement, est une "chimère" dans ce Venezuela où la dégringolade du bolivar - la monnaie nationale - a vu la montée en flèche des transactions en dollars.

AFP/Archives / Federico PARRAJohn Alvarez et sa petite amie Amanda Aquino, à l'université de Caracas, le 16 octobre 2019.

La moitié des échanges réalisés au Venezuela l'année dernière ont vu des billets verts passer d'une main à l'autre, selon le cabinet Ecoanalitica. Or l'accès au dollar ne concerne qu'une minorité.

- Pas d'argent, pas d'escapade -

Comme, quand ça va bien, Carlos Rodriguez, un trentenaire à l'affût d'"aventures".

Barbe et coiffure impeccables, Carlos, qui gagne sa vie comme graphiste, peut débourser jusqu'à 100 dollars pour une soirée avec une jeune femme pour les boissons, le dîner, le taxi et le motel qu'il préfère à l'appartement familial, où il continue de vivre à 31 ans.

AFP/Archives / Federico PARRACarlos Rodriguez, graphiste, dans les rues de Caracas, le 9 août 2019.

Un "luxe" qu'il ne peut s'offrir que "dans les bons mois" où il arrive à amasser 400 dollars. Quand il n'y arrive pas, il se prive d'escapades.

L'argent est aussi le nerf de la guerre pour Jhoanna.

Quand elle "chasse" sur l'application Tinder, la jeune femme de 37 ans demande quelle est leur "capacité" économique à ses éventuels amants. Elle est habituée à payer la moitié des dépenses lors d'un rendez-vous, une pratique peu banale dans un pays où les hommes règlent en général la note.

Mais Jhoanna se tient à une règle: jamais elle ne paie une chambre d'hôtel ou les préservatifs, dont elle impose l'usage à ses partenaires, sans exception. "Pas de capote, pas de fête", énonce-t-elle.

Sortir avec un inconnu à Caracas de nuit, dans une des villes les plus dangereuses d'Amérique latine, n'inspire pas franchement confiance. "On sait ce qu'on risque."

- Marché noir -

Jhoanna dit avoir constaté combien "l'offre" s'était réduite au fur et à mesure que les Vénézuéliens fuyaient la crise économique - quelque 4,5 millions ont fait leur valise depuis fin 2015 selon l'ONU.

Comme le résument dans une boutade Amanda, la partenaire de John, et ses amis: "Ne tombe pas amoureuse, il risque de bientôt quitter le pays."

Paradoxalement, l'émigration a profité à Oriana Garcia et à Antonio de Muro. Lorsque la famille d'Antonio est partie en Espagne à la recherche d'une vie meilleure, les jeunes gens se sont installés dans l'appartement familial.

AFP/Archives / Federico PARRAFanyercis Reyez, 18 ans, règle une consultation médicale au planning familial de Caracas, le 29 octobre 2019.

"On vit comme un couple marié", sourit Oriana, 21 ans. La question du logement est réglée. Reste celle des contraceptifs, rares pendant des années, très coûteux aujourd'hui. Oriana, qui est étudiante, n'a d'autre choix que de s'acheter des pilules contraceptives d'origine cubaine tous les trois mois au marché noir pour quatre dollars. Une fortune.

Dans les pharmacies, la boîte de trois préservatifs vaut deux dollars et le lot de pilules importées pour un mois entre cinq et huit dollars.

Des tarifs prohibitifs pour Fanyercis, caissière dans un supermarché, qui gagne le salaire minimum. La jeune femme de 18 ans a opté pour un implant contraceptif... qui lui a coûté l'équivalent de sept mois de salaire.

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