Lundi 18 Novembre, 2019

Venezuela, la chute sans fin

Un manifestant en feu lors d'une manifestation de l'opposition à Nicolas Maduro. Cette photographie a reçu le prix World Prize Photo of the year en 2018. (AFP / Ronaldo Schemidt)

Un manifestant en feu lors d'une manifestation de l'opposition à Nicolas Maduro. Cette photographie a reçu le prix World Prize Photo of the year en 2018. (AFP / Ronaldo Schemidt)

Les journalistes reporters d'images de l'Agence France-Presse à Caracas ont été selectionnés parmi les finalistes du Prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre, catégorie télévision, pour leur couverture de la spirale sans fin dans laquelle est plongé le Venezuela depuis cinq ans. Pénuries alimentaires et de médicaments, hyperinflation, criminalité, effondrement des services publics, disparitions, tortures et exécutions extrajudiciaires: la liste des maux affligeant le pays divisé s'allonge chaque mois. Plus de 3,5 millions Vénézuéliens sont partis. Nos reporters restent, témoins de la chute. Ecoutez et lisez Yorman Maldonado, journaliste de 28 ans né à Caracas, venu représenter l'équipe pour la 26ème édition du Prix.

Caracas - La caméra fait partie de ma vie depuis que j’ai 16 ans… j’ai commencé très vite à tourner, dès que j’étais à l’université. Mais en 2013, quand Henrique Capriles disputait le pouvoir à Nicolas Maduro, lors de la campagne pour la présidentielle, j’ai vraiment appris le métier. Je travaillais pour le quotidien historique vénézuélien El Nacional.

J’ignorais la plupart des consignes pour la couverture de grandes manifestations: se déplacer sur les côtés, ne pas se situer dans la ligne de mire des forces der l'ordre, être équipé de gilets pare-balles et de masque à gaz… à l'AFP aujourd'hui toutes ces consignes sont obligatoires.  

En 2017, quand les manifestations ont atteint leur paroxysme, il y avait beaucoup de violence, mais aussi beaucoup de solidarité. Je me souviens d’habitants, à Caracas, nous ouvrant les portes des immeubles pour nous permettre d’échapper aux gaz lacrymogènes. 

Dans ces manifestations, il y avait régulièrement des blessés, y compris parmi les journalistes. Et dans ces cas, on se serre les coudes. 

Au sein de l’équipe de Caracas au moins cinq d’entre nous avons été touchés, par chance sans être grièvement blessés. Souvent le soir, après les manifestations, tous les photojournalistes des différents médias se retrouvaient autour de la même table, dans le seul restaurant encore ouvert à Caracas, une manière de célébrer que nous étions tous encore entiers. Les reporters ont commencé à être visés par la garde nationale quand elle a compris que leurs images étaient des preuves de la violence visant les manifestants.

La situation est aussi très compliquée pour les journalistes free-lance, quand ils ne sont pas connus. Les manifestants anti-Maduro se méfient et les traitent d’”infiltrés”... elle l’est aussi pour les journalistes de chaînes de télévision locales, accusés d’être trop proches du pouvoir.  

Mais depuis 2018 la mobilisation a perdu de sa force: faute de leader, aussi pour cause de répression et en raison de la terrible crise qui touche le pays. Au fil des ans, notre équipe est passée de couvrir ces secousses à témoigner de la misère des Vénézuéliens.

 

Jeune homme de 26 ans atteint de malnutrition et d'une maladie congénitale. Maracaibo, Etat de Zulia. 10 juin 2019. (AFP / Yuri Cortez)

La crise est si aigüe que ceux qui restent doivent choisir: protester ou survivre. Soit tu trouves ton repas du lendemain, soit tu protestes, soit tu trouves de l’eau à boire, soit tu manifestes. Il faut s’organiser chaque jour pour survivre. Ici à Caracas, il y a du courant, mais ailleurs dans le pays les coupures se produisent plusieurs fois par jour. Le vénézuélien d’opposition est usé.

Le journalisme aussi a souffert. Une soixantaine de journaux ont fermé depuis 2013, et El Nacional, où j’ai travaillé avant d’être embauché à l’Agence France-Presse, a décidé le 13 décembre 2018 d’arrêter ses rotatives pour n’exister que sur internet. Ces fermetures sont la conséquence combinée de la crise, des coupures d’électricité et des pressions du gouvernement qui a la main sur les importations du papier indispensable aux journaux.

Les sources aussi manquent. Souvent les sources officielles ne répondent pas.  Il a fallu attendre dix ans pour avoir des données officielles sur l’économie par exemple: le gouvernement avait cessé d’en donner. Idem concernant la santé. Nous dépendons d’analystes et d’ONG. 

Trouver de l'eau... même dans les égouts. Caracas, 11 mars 2019 (AFP / Juan Barreto)

 

Depuis quelques mois, je suis donc davantage centré sur les conséquences humaines de la crise.  Un des reportages qui m’a le plus marqué, racontait l’histoire de parents mobilisés pour sauver leurs enfants atteints de cancer. Il leur fallait un médicament qui n’est jamais arrivé et les enfants sont morts. Nous avons couvert les funérailles d’un des enfants. Comment interviewer une mère après ça?

Hôpital pédiatrique José-Manuel de los Rios de Caracas, 27 mai 2019. Quatre enfants ont péri en un mois, faute de traitement. (AFP / Marvin Recinos)

Quand on vit dans le pays et que l’on couvre ce drame au quotidien, arrive un point ou on a l’obligation de déconnecter. Moi je tente de sortir de Caracas, d’éteindre le téléphone, de ne pas consulter les réseaux sociaux. Sinon la pression t’achève. C’est une histoire très intense.. et puis parfois les difficultés touchent aussi des proches.

La ville de Caracas plongée dans le noir 22 juillet 2019 après une grande coupure d'électricité touchant la capitale et d'autres régions. (Photo by Yuri CORTEZ / AFP) (AFP / Yuri Cortez)

A Caracas, l’équipe est très soudée, c’est comme une famille. D’ailleurs, les envoyés spéciaux -- l’AFP a une armée de JRI vénézuéliens dans le monde -  veulent rester. C’est très précieux d’avoir leur regard « frais » sur la situation. Je me souviens notamment de Paula Vilella, passée par Caracas après dix ans d’absence. Elle a longé le jardin botanique et elle a dit “mais c’est horrible ! il est mort!” Nous n’avions pas vu, car le jardin avait décliné au fil des ans…

C’est vrai, nous sommes un peu drogués à l’adrénaline qui monte quand tu couvres en direct une actualité reprise un peu partout dans le monde. Mais j’aime aussi parler des Vénézuéliens qui restent, qui font des choses, qui travaillent et continuent à parier pour leur pays.

Yorman Maldonado représente à Bayeux toute l’équipe vidéo de l’AFP au Venezuela: outre lui, Jesus Olarte, Leo Ramirez, Carlos Reyes, Natasha Vasquez, Edinson Estupinan et Hirsaid Gomez.

 

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