Samedi 30 May, 2020

Un anthropologue vient discuter zombification à Port-au-Prince

La discussion s’annonce passionnante. Ce vendredi 17 mars à 2hrs PM, Frantz Alix Lubin sera au Bureau National d'Ethnologie dans le cadre du « Vendredi scientifique ». Evidemment, il donnera sa perspective unique sur l’épineuse question de la zombification en Haïti, entre mythes et chimères,  illusions et évidences scientifiques.

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S’il est un mot dont la simple évocation fascine, inquiète et souvent effraie petits et grands, scientifiques et citoyens, c’est le terme « zombie ». Un anthropologue, Frantz Alix Lubin, vient de s’y frotter et de ses recherches, il a publié « Le processus de zombification en Haiti ».

« Par son originalité et par sa posture innovante le regard de Frantz Alix Lubin sur la zombification en Haïti sort des sentiers battus », écrit le professeur Frantz Piard sur la quatrième de couverture du livre.

« En effet, continue ce dernier, la préhension du problème, dans une combinatoire du phénomène comme tel et des épiphénomènes induits par les pratiques sociales et culturelles, apporte à la fois un éclairage nouveau à la problématique du processus de zombification et une contribution scientifique indiscutable à l'avancement de la connaissance de la réalité fort complexe des entrelacs du phénomène ».

« Le processus de zombification en Haïti » cherche à resituer dans son contexte historique l’actualité scientifique de la zombification en Haïti selon l’essayiste Joël Des Rosiers.

 

LoopHaiti : A quoi fait-on spécifiquement référence quand on parle de zombi ? 

Frantz Alix Lubin : Traditionnellement, quand on parle de zombie on fait référence à un être humain réel donc ayant vécu socialement, qui est mort et a été inhumé, puis qu’on a ramené à la vie au moyen d’un rituel, mais à qui on a fait perdre définitivement toutes ses facultés mentales et qui travaille comme esclave sur une plantation ou comme veilleur de nuit dans un entrepôt.

LoopHaiti : Y a-t-il un consensus scientifique sur la question de la zombification ?

Frantz Alix Lubin : Depuis la découverte de la tétrodotoxine vers 1982, qui est une itchyosarcotoxine, lentement, le consensus se met en place au sein de la communauté scientifique. La découverte de la spectrométrie de masse et son application en toxicologie a joué un rôle déterminant dans l’identification des molécules incriminées dans la production du zombie. La dissipation des préjugés qui entouraient la probabilité de l’existence d’un savoir traditionnel qui implique une maitrise certaine de données biochimiques est la conséquence directe de la découverte de ce qu’Edward Evans-Pritchard a appelé « sorcery » dans ses études sur les Azandé au Soudan. La sorcellerie en tant que pratique magique n’est donc pas à l’origine de ce consensus. Les substances disposant de propriétés capables de donner à un vivant, dans certaines conditions, toutes les apparences d’un vrai mort sont connues dans leur intimité profonde des tradipraticiens haïtiens. Les observations ethnographiques, dans le milieu rural haïtien, ont permis de faire la lumière sur les procédés utilisés dans l’extraction et la mise en œuvre de ces substances qui sont généralement utilisées dans l’exécution d’une décision de justice coutumière.

LoopHaiti : Le zombi ne serait-il pas une des multiples manifestations de notre crainte de mourir ? N'est-ce pas une façon de refuser la mort de nos proches ?

Frantz Alix Lubin : Une réponse positive à cette question serait une remise en question de ce que nous avons dit antérieurement. La crainte de mourir est universelle, et ordinairement personne n’accepte la mort de ses proches. Il n’y a pas que les haïtiens qui refusent la mort.  Si cette angoisse a pu donner naissance au mythe du revenant, elle n’est pas à l’origine du zombie. Celui-ci n’est pas une réponse à la peur que suscite la mort, mais un moyen de punir dans un pays où la justice républicaine est dysfonctionnelle et où les institutions d’Etat n’ont pas été créées dans le souci de la cohésion sociale. La paysannerie et ses valeurs sont rejetées par la culture dominante.

LoopHaiti : Parlez-nous de vos découvertes.

Frantz Alix Lubin : Notre principale découverte a consisté à démontrer que les signes pathognomoniques induits par l’état de zombie peuvent être facilement confondus avec ceux de certaines formes de démence et vice versa. Le Dr Lamarque Douyon était sur la bonne voie, car il était le premier à réaliser des études cliniques dans son hôpital psychiatrique sur de probables zombies. Par ailleurs, les enquêtes antérieures sur la zombification ignoraient complètement les paramètres issus de l’étude des indices biométriques de similarité. Travailler sur la zombification implique certaines ressources propres à l’anthropologie judiciaire.  Enfin, nous avons introduit dans ce type de recherche l’analyse génomique.  Les analyses de contenu de discours de zombies et d’autres qui se font autour de ces créatures combinées aux récits ethnographiques ont montré leurs limites.

Nous ne pouvons pas réellement parler de découverte mais de combinaison de méthodes pour mieux réduire la fluidité du phénomène en question. L’éclectisme de notre approche a été payant.

LoopHaiti : Si le zombi existe, quelles en sont les conséquences sociétales notamment juridiques ?

Frantz Alix Lubin : La question de la réinsertion sociale du zombie doit être débattue puisque le zombie existe. Et encore que le zombie véritable ne soit pas plus dangereux qu’une personne souffrant d’Alzheimer, il peut être pris en charge en institution même si son acte de décès l’a effacé de la réalité sociale et institutionnelle. Les lésions cérébrales qui sont à l’origine de sa démence sont irréversibles et lui valent le statut juridique de mineur. Mais les avancées juridiques sur le phénomène doivent être relatives à la prévention de ce type de crime et la réorganisation profonde du système judiciaire haïtien. Cette réorganisation devra avoir pour fondement l’émancipation réelle de la paysannerie. Tout un programme.

LoopHaiti : Comment se procurer votre livre ?

Frantz Alix Lubin : Le livre n’est pas encore présent dans les librairies de la capitale haïtienne, pour la simple et bonne raison que la vente signature qui y est projetée n’a pas encore lieu. Cette vente signature sera organisée sous les auspices du Bureau National d’Ethnologie. Pour le moment, notre ouvrage est seulement disponible en librairie aux Cayes et dans sa version numérique sur internet. Au cours du mois de février, il sera matériellement disponible à Port-au-Prince et dans les autres grandes villes de province.

 

Frantz Alix Lubin qui aujourd’hui travaille en tant que consultant et enseignant a fréquenté pendant plus de 10 ans l’école des Frères de l’Instruction Chrétienne, puis le lycée de cette cité. Après son bac, il a passé une année à étudier l’Architecture à GOC université, puis deux ans à faire l’Agronomie tropicale à l’Université Américaine des Cayes. Quatre ans plus tard, il est diplômé d’Anthropologie/Sociologie de la Faculté d’Ethnologie de l’Université d’Etat d’Haïti. Il a créé aux Cayes la première école normale de jardinières d’enfants du Sud d’Haïti. Il a aussi publié de nombreux articles à caractère scientifique dans Le Nouvelliste. 

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