Dimanche 22 Juillet, 2018

Trouble Boy, rupture chronologique et idéologique avec son ancien rap

Le rappeur Trouble Boy

Le rappeur Trouble Boy

A la sortie de la zique « Pral nan peyan'm pou yo » du rappeur haïtien Trouble Boy en ce début de novembre, nombre de rétroactions positives montrent à quel point notre sensibilité pour la tradition dépasse l’entendement. Nous sommes prêts à valoriser toute initiative comportant un zeste de retour à nos racines, ce que souhaita l’ethnologue Jean Price Mars depuis les années 30. Nous ne pouvons pas continuer à ridiculiser l’origine ancestrale ; c’est, en fait, nous dénaturer en miette tout bonnement.

Le rappeur haïtien Trouble Boy a publié une musique salace. Cela va de soi. De même, s’il vient d’investir notre marché avec une musique qui revalorise notre tradition, il est d’usage de se conformer à une pareille initiative qui ne jette pas son dévolu sur la culture de la facilité, sur l’appréhension du ridicule ou, simplement, sur nos « rejetés », pour se rappeler de la campagne tristement célèbre des années 40 opposant Jacques Roumain au Père Foisset.

Pour un rappeur habitué à la démarche égo trip, pareille réflexion ne saurait que piquer la curiosité ou susciter des remous chez les adeptes de la culture ancestrale. La musique remet carte sur table un secret de polichinelle, un refoulé dans la société qui trouve son origine dans la culture voudouesque. La puissance dénégationnelle consiste à occulter souvent le paradoxe rationnel.

« Pral nan peyan'm pou yo » ou déterrement du réalisme merveilleux chez jacques S. Alexis

La musique sait entretenir dialogue pertinent avec la littérature. Ceci, depuis des lustres. L’année dernière, lorsque l’académie suédoise a couronné le chanteur pop américain Bob Dylan prix Nobel de littérature, une frange de l’intelligentsia française a repris la sentence de Roland Barthes proclamant « la mort de l’auteur », sous prétexte que la littérature ne saurait engendrer d’autres formes artistiques que celles dites canoniques ou constitutives, selon le mot de Gérard Genette. 

Mais, quand ce même Genette a abordé les belles lettres sous l’effet de ce qu’il appelle régime conditionnel, facilitant la tache aux notes de mémoire d’être étiquetées de littérature, personne n’a trouvé nécessaire de crier au scandale pour cette porte ouverte à toutes les clés du futur littéraire. Sous ce jour, il est légitime de postuler que la musique « Pral nan peyan’m pou yo » explore les traces du réalisme merveilleux des haïtiens qui exprime l’utopie du mythe et l’hésitation sur « les mystères du vodou » ou de « Dieu dans le vodou haïtien », selon les calculs du chercheur sociologue Laënnec Hurbon.

D’ailleurs, son expression musicale regroupe un ensemble d’objets appartenant au panthéon vodou et, dans la plus part des cas, ce que l’imaginaire qualifie de superstitieux pour exclure tous praticiens ou émules qui désirent y trouver refuge. La vidéo, à cet effet, est illustratrice de cette réalité abstraire.

Conceptualisation de l’expression « Pral nan peyan'm pou yo »

Le retour aux racines a surtout animé l’esprit des grands créateurs. Chez Jacques S. Alexis, ce détour caractérise forcément la « limitation objective de l’aliénation capitaliste » pour un triomphe du réalisme social, pour reprendre ses mots propres. Cette conception d’enracinement permet de débrider l’imagination aliénée d’une frange importante de la population. Récemment, en juillet 2014, le prélat Mgr Chibly Langlois, premier cardinal haïtien, a qualifié le vaudou de « grand problème social » pour Haïti en prenant soin de souligner que cette religion offrait la « magie » mais pas de vraies solutions. S’il est vrai qu’on a beaucoup fait, mais la colonialité mérite encore un grand coup de balaie pour libérer l’esprit du colonisé du magnifique portrait du colonisateur.

La différence de « Pral nan peyan'm pou yo » (Trouble Boy) d’avec « Vèvè lokal » (Niska), c’est que la seconde s’inscrit dans la logique de revalorisation pure et simple de la religion voudou, des privilèges ancestraux, pendant que la première privilégie l’immersion, l’anthropologie de terrain au sens de l’observation participante de Bronislaw Malinowski.

Comment veut la coutume, la forme sonore de « Pral nan peyan'm pou yo »  symbolise un « partir vrai » à la recherche de la justice, une posture assumée, une certitude ébranlée (Michel Onfray). Et tout geste de revenir à l’habitation primitive c’est en fin de compte reconnaitre le pouvoir cathartique des bitasyon/demanbre, bref du cordon ombilical. Déjà, le rappeur en question – dans la vidéo en circulation- a repris allégrement la route qui l’a amenée à Cap-Haïtien, laissant derrière lui « pè e pap ». Et il est aussi vrai que l’appellation « Pral nan peyan'm pou yo » témoigne d’une proximité propre à la régiolecte capoise du créole haïtien, à partir du son « an’m/anm/an m » postérieurement.

Sans forcer les traits, avec « Pral nan peyan'm pou yo » le rappeur Trouble Boy, de son vrai nom Jolissaint Lordwensky, bat à plate couture ses anciennes tubes qui, de coutume, font la promotion du rap « bling-bling ». N’est-elle pas la rupture chronologique et idéologique d’avec son ancien rap ? L’avenir dira le reste…

Websder Corneille