Lundi 18 Juin, 2018

TPS: deux économistes livrent leurs réflexions sur la nouvelle mesure

Les économistes Etzer Emile et Camille Chalmers

Les économistes Etzer Emile et Camille Chalmers

Pour Etzer Emile, la deportation massive de ces 60 000 Haïtiens visés par le TPS risque d’impacter l’économie haïtienne. Camille Chalmers, de son côté, plaide pour une politique globale de réinsertion de ces resortissants et cette politique doit être définie par l’État.  

La décision prise par le Département Américain de la Sécurité Intérieure de mettre fin au Statut de Protection Temporaire (TPS) pour environ 58 000 Haïtiens aux États-Unis en vigueur depuis le séisme du 12 janvier 2010, n’a pas surpris l’économiste Etzer Emile qui a livré une réflexion sur les impacts économiques que pourrait entraîner cette décision.

Même si Haïti bénéficie d’un dernier délai de 18 mois, il n’est pas certain que les Etats-Unis envisageront une brusque expulsion de tous ces milliers d’haïtiens qui représentent 6% de tous les compatriotes qui vivent dans la diaspora américaine et une force vive de l’économie haïtienne.

On n’a pas la garantie que 60 000 Haïtiens seront expulsés des USA. C’est impensable au regard des principes de droit international et pour la morale politique. « Il n’y a donc pas lieu de s’alarmer », confie-t-il à Loop Haïti.

L’économiste soutient, cependant, qu’une telle mesure risque d’impacter l’économie haïtienne. « N’oublions pas que les transferts d’argent de la diaspora, évalués à près de 2,4 milliard de dollars par année, représentent à peu près 30% du PIB en Haïti. C’est environ 60% de cet argent qui provient uniquement des USA », estime-t-il. Or, ce n’est pas tous les compatriotes de la diaspora qui sont touchés par cette mesure. Sur 1 million d’haïtiens qui vivent dans la diaspora aux USA, seulement 6% sont concernés par cette décision, selon l’analyste.

30% des familles haïtiennes dépendent totalement de ces transferts de la diaspora. Mais il a des réserves par rapport à cette considération, car, dit-il, « on ne dispose pas de chiffre sur le nombre précis d’Haïtiens visés par le TPS qui envoient régulièrement de l’argent à leur famille », explique-t-il.  De plus, le climat économique haïtien, l’environnement entrepreneurial et financier ne sont pas prêts à accueillir ces milliers d’expulsés, a-t-il soutenu.

Pour Camille Chalmers, ce moratoire est un soulagement pour tous ces Haïtiens qui vivaient dans une situation d’angoisse et de panique perpétuelle. Au lieu de percevoir ce retour éventuel de ces milliers d’haïtiens, considérez-le plutôt comme une opportunité, lâche-t-il. Il est temps pour l’État haïtien de définir une politique globale de réinsertion de ces Haïtiens qui constituent une main d’oeuvre compétente.

C’est 71% de ces 60 000 qui parlent l’anglais, estime l’economiste. 37% sont des universitaires. L’État, avance-t-il, n’a pas une politique adéquate de réinsertion pour ces 3,4 millions de ressortissants, malgré l’existence d’un ministère des Haïtiens vivant à l’étranger. Leur droit n’est pas défendu, leur compétence n’est pas valorisée, dit-il, arguant qu’Haïti, au cours de ces 20-30 dernières années, connait une véritable hémorragie de ressources humaines, ce qui hypothèque l’avenir du pays.

Dans cette stratégie globale de réinsertion, il faut identifier ces différents profils, étudier le parcours individuel de chacun, établir des rapports vertueux avec cette diaspora qui est généralement perçue comme une source de transferts d’argent, sans pour autant prendre en compte leurs compétences, sans évaluer en quoi cette compétence pourrait contribuer au développement du pays.

Cette politique de réinsertion doit être plus que jamais une priorité de l’État, même s’il reconnait que les réponses des autorités politiques et du gouvernement à cette situation sont quelques fois faibles, tardives et maladroites.