Samedi 22 Septembre, 2018

Amputé mais déterminé : la leçon de vie d'un survivant du 12 janvier

Peterson Augustin/ Photos et vidéos: Estailove ST-VAL et VIPHA-Haiti

Peterson Augustin/ Photos et vidéos: Estailove ST-VAL et VIPHA-Haiti

Pour le 8e anniversaire du séisme du 12 janvier 2010 ayant laissé plus de 300,000 morts, de nombreux handicapés et des milliers de personnes sans-abris, l’équipe de Loop Haiti s’est rendue sur le terrain en vue de permettre à ses lecteurs de revoir des vestiges de bâtiments jusqu’ici non reconstruits, des monuments érigés en mémoire des victimes. Nous avons également dressé des listes de films et livres ayant lien avec la catastrophe.

Mais surtout, nous avons eu la chance de rencontrer Peterson Augustin, un survivant du goudougoudou qui, 8 ans plus tard, a su reprendre le cours de sa vie. Il nous raconte entre autres, son expérience unique avec le tremblement de terre. Il nous parle de sa motivation, son parcours, son sens du combat, sa détermination et les résultats qu’il a obtenus jusqu’ici. Il nous fait aussi l'histoire d'une photo qu'on a prise de lui alors qu'il était encore sous les décombres et qu'il a retrouvée près de huit mois plus tard.

Diplômé en Marketing et relations publiques, Peterson Augustin travaille aujourd'hui dans son domaine d'études. Il est marié, père de trois filles et participe de temps à autres dans des campagnes visant à sensibiliser les gens sur la problématique du handicap en Haiti.

LOOP : Ou étiez-vous lors du séisme ?

P.A. : J’étais étudiant en Gestion à l’Université de Port-au-Prince. Ce jour-là, j’avais un cours de statistique avec un professeur nommé Castera. En attendant son arrivée, moi et une amie, nous discutions sur la cour et du coup, on a senti une secousse. On a paniqué quand on a vu le bâtiment de quatre étages d’en face se replier sur nous. Quelques heures plus tard, je me suis réveillé sous les décombres. »

Autour de Peterson, des camarades souffraient sous le béton. Certains, comme lui, ont laissé des membres sous le poids des ruines (voir la photo) ; d’autres, comme son amie, y ont laissé leur vie.

Sur l'heure, dans sa tête, le bâtiment de son Université était le seul à effondrer. Il n’est peut-être pas assez solide, a-t-il pensé, ignorant que de nombreux autres bâtiments s'écroulaient aussi et que toute la ville était déjà sous la poussière des maisons qui n’étaient désormais que blocs, fers, morceaux de verres et meubles brisés.

LOOP : Vous vous êtes réveillés sous du béton. Ensuite ?

P.A. : Pendant les huit à dix heures que j’ai passées sous les restes du bâtiment, j’ai vu beaucoup de choses que je ne souhaiterais jamais revivre : des gens qui pleuraient, suppliaient pour qu’on leur coupe leurs membres. D’autres qui trépassaient sous la souffrance.

Les riverains avaient transporté ceux d'entre nous qui vivaient encore à l’Hôpital de l’Université d’Etat d’Haiti (HUEH), certains n’ont pas été reçus, y compris moi. J’ai heureusement pu trouver quelqu’un qui m’a conduit à l’hôpital Médecin Sans Frontières. C’est là que mon frère est venu me trouver le lendemain pour me ramener à la maison.»

Avec son handicap, en perdant son pied droit, Peterson a rejoint cette catégorie représentant pas moins de 10 % de la population haitienne. Combattant, il ne s’est pas laissé abattre et n’a jamais souhaité, dit-il, vivre en situation d’assistanat à cause de son état. Les objectifs étaient et restaient clairs dans sa tête : boucler ses études, obtenir son diplôme, travailler, intégrer la société, avoir une famille. Choses qu’il se félicite d’avoir accompli une bonne partie. Il a même appris à conduire une voiture à deux pédales, avec un seul pied, le gauche, alors qu'il est ou était droitier avant son amputation.

 

LOOP : Comment avez-vous fait pour surmonter tout cela et progresser?

P.A. : Tout d’abord, j’ai accepté mon handicap. Ensuite, je n’ai pas laissé mon handicap me définir ou encore moins me faire développer de sentiments (complexe) d’infériorité. J’ai étudié et travaillé dur pour aller de l’avant.

LOOP : Pensez-vous que tous les survivants du séisme vivant aujourd’hui avec un handicap ont pu reprendre leur vie comme vous ?

P.A.: S’intégrer c’est participer dans la vie courante : Aller à l’école, travailler, participer dans les activités associatives, bref vaquer à ses activités, vivre. Il y a toujours eu des personnes en situation de handicap en Haiti. Mais après le séisme, le nombre a considérablement augmenté. Beaucoup d’entre eux n'ont pas encore réussi à s’intégrer normalement, et c’est du au fait qu'il y a de nombreuses barrières érigées dans la société haïtienne en face de cette catégorie de personnes.

LOOP : Vous avez dit barrières, vous avez des exemples ?

P.A. : Tout d’abord, le problème de la mobilité. Regardez un peu le système de transport en commun. Même les gens « normaux » ont des difficultés à y fonctionner. Les véhicules utilisés ne sont pas adaptés pour les personnes à mobilité réduite. Et pour ceux qui n’ont pas la capacité d’avoir leur propre moyen de déplacement, ce n’est pas facile.

 

Deuxièmement, l’éducation

Il y en a qui n’ont pas encore accepté leur handicap. Et ils sont appelés à fréquenter les lieux public. Il y a un type de comportement venant de la part d’une personne normale qui n’est pas acceptable. Par exemple, ce n’est pas bienséant d’opiner sur le handicap d’une personne sans avoir été invité à le faire. On ne doit non plus le fixer jusqu’à le mettre mal à l’aise, surtout, je le répète, si la personne n’a pas encore accepté son handicap. La curiosité portée sur lui risque de le mettre dans une situation difficile.

Troisièmement, les préjugés

Certains, surtout dans certaines institutions ou entreprises, ont des préjugés sur les personnes atteintes de handicap. Ils ont parfois tendance à les sous-estimer en se basant sur leur handicap. Or, un handicap moteur ou physique n’a rien à voir avec les compétences d'une personne. Moi, personnellement, J'ai travaillé pour plusieurs institutions et l'on n'a rien à me reprocher dans l'exercice de mes fonctions. Mon handicap n'altère guère ma productivité.

L'autre aspect concerne le traitement qu'il faut donner à une personne déficiente. Les gens doivent apprendre à leur donner priorité. Dans le cas contraire, il n'y a pas moyen pour ce type de personne de s’intégrer la société. »

S'il est dit qu'il est plus « aisé de dire que faire», Peterson Augustin, Surza Jeanty, et Jessica Remy, tous les trois, vivant avec un handicap, ont voulu se distinguer. A cet effet, ils ont rejoint l'association Vision pour les Personnes Handicapées en Haiti (VIPHA-Haiti) pour la production d'un mini film titré « Koute M » (Ecoutez-Moi), dans lequel ils racontent tour-à-tour le « calvaire » qu’ils subissent dans leur quotidien à cause de leur déficience physique et en meme temps sensibiliser un maximum de gens sur la situation des personnes handicapées en Haïti.

LOOP : Constatez-vous des efforts pour améliorer la situation ?

P.A.: Il y a beaucoup d’efforts. Certaines structures dont le bureau du secrétaire d’Etat pour l’intégration des personnes handicapées (BSEIPH) qui font beaucoup en vue d’apporter assistance aux gens handicapés. Beaucoup d’efforts. Des ONG font aussi ce qu'elles peuvent. Et dans certains endroits de la capitale, l’on commence à remarquer des parkings pour personnes à mobilité réduite. 

Mais dans cette situation, les efforts commencés doivent être poursuivis et renforcés. Les actions doivent entrer dans un cadre macro. L’Etat doit prendre ses responsabilités et permettre à ce que les normes d’accessibilité et d’inclusion soient respectées afin que les concernées puissent jouir de leurs droits.

Les organisations internationales et partenaires impliqués dans la question du handicap doivent canaliser leurs dons et actions dans les projets durables et utiles en faveur des personnes en situation de handicap. La société quant à elle, doit participer aux efforts pour apprendre à la population comment vivre avec les personnes handicapées. Les gens doivent apprendre à enterrer l’exclusion et les préjugés.

 

LOOP: Vous avez un message pour les personnes atteintes de handicap?

P.A.: Acceptez votre handicap et avancez. Si vous ne l’acceptez pas, personne d’autre ne le fera à votre place. C’est bien sur son droit, si quelqu’un décide de ne pas vous accepter à cause de votre situation. Mais le premier pas est que vous vous acceptiez d’abord. Ensuite, vous devez vous former. A quel que soit le niveau : professionnel, universitaire ou autre, formez-vous davantage. Avec une formation, vous parviendrez à retrouver votre chemin d’une manière ou d’une autre.