Mardi 18 Juin, 2019

« Show madivin » : Ces adolescentes qui se frottent sous les étoiles

Dans cette capitale où les bars continuent de pulluler, de jeunes mères- adolescentes se frottent tard la nuit, à Port-au-Prince, pour payer leur logement et leur scolarité. Caricature: Francisco Silva

Dans cette capitale où les bars continuent de pulluler, de jeunes mères- adolescentes se frottent tard la nuit, à Port-au-Prince, pour payer leur logement et leur scolarité. Caricature: Francisco Silva

Elles cultivent le sens de la débrouille, s’essaient au pole dance, roulent leurs postérieurs sur des carpettes abimées. Dans cette capitale où les bars continuent de pulluler, de jeunes mères - souvent adolescentes - se frottent tard la nuit, à Port-au-Prince, pour payer leur logement et leur scolarité. Reportage.

Le Créole, Kay Moise, Abracadabra, Vigo : les noms de ces bars gonflés de serveuses, converties en offreuses de charmes à la tombée de la nuit, sont évocateurs. En plein cœur d’une capitale où les scandales sexuels défraient la chronique, où l’inceste et les violences genrées battent leur plein, de jeunes adolescentes jurent de ne pas croupir dans la misère, conjuguée à tous les tons.

Leur corps hante un lot de clients balourds et goujats qui se permettent tout. Comme de vieux fauves à la recherche de proies innocentes. Le 8 mars, il faut aussi s’étonner du courage de ces filles précoces qui roulent leur précarité sur des carpettes sales. Qui se font tout, pour la délectation d’une ville injuste, mâle et bourrée. En une nuit, elles peuvent gagner 200, 300, 500, jusqu’à 800 dollars (4, 000 gourdes).

Photos et vidéos interdites

Un homme, panse bombée, barbu et carrure imposante, se plante devant l’entrée d’un bar-hôtel dont la façade est peinte en blanc. L’accès au « show madivin » est tarifé 150 gourdes. On est à Clercine. Il est plus que 9h du soir quand Dorie, Marthe et Bernadette* arrivent, perchées sur un taxi-moto. Elles viennent respectivement de Carrefour, Juvenat et Delmas. De luisants 4/4 occupent déjà les trottoirs.  La nuit est longue.  Mais Marcel* tient en haleine ses clients avec trois séances de striptease que les filles gratifient, exhibant fesses, seins et sexes au sol. C’est lui qui chapeaute l’activité, vache à lait du patron du bar qui possède aussi une auberge. Un déporté, selon les rumeurs des voisins. Le rhum brun, qui compte plus de 150 ans d’histoire, coule à flots.

Show impudique

Marcel : « Enlève ton soutien-gorge…et prend ton temps, pute », lâche-t-il à Marthe qui passe, nue comme un ver, de clients en clients. Son one-woman-show, un peu osé et impudique, est applaudi : les deux genoux au sol, les mains sur la tête où sont posées quelques mèches d’extensions lisses, elle fait trembler ses fesses sous les regards prononcés de la salle plongée dans l’ombre, encombrée de ces petites tables pressées les unes contre les autres. Elle se tient debout sur l’une d’elles et, accroupie jambes écartées face à un client qui palpe à deux doigts son clitoris et lui donne quelques claques aux fesses, elle se déhanche au son tumultueux d’une pop jamaïcaine.

Energique, corps trempés, rondeurs aguichantes... Placée, par la suite, à l’horizontal sur une barre, Marthe glisse en bougeant ses pieds, donnant l’impression de marcher dans le vide. Elle voltige après de tables en tables. Des pas de danse ratés. Des figures floues de pâle dance. 3h du matin. Dorie la rejoint sur la piste. Toutes deux allongées sur une carpette abîmée. Elles s’embrassent, se frottent. Trois agents de la PNH, dos collés à un mur, mangent leur dent. Un public délirant, ravi, mais en nombre réduit, acclame Marthe, désormais habituée à cette boîte de nuit où elle danse sur demande pour une enveloppe de 1,500 gourdes.

Mère d’une fillette de 3 ans, elle habite dans un appart au chic quartier de Juvenat et fait la troisième. « Avec cet argent, je paie mon logement, ma scolarité et m’occupe de Lia qui n’a pas encore pris le chemin de l’école », avoue-t-elle. Marthe doit suer sang et eau pour se tirer d’affaire dans une capitale où ceux qui pataugent dans la précarité veulent gouter au mieux-être dans les couloirs de la politique.

 *Les prénoms ont été changés dans le souci de protéger l’identité des gens

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