Samedi 14 Décembre, 2019

Sarah Jane Rameau, le cri d’une génération perdue

Loop Haïti. : « Lost Breed », votre dernier opus sorti sous le label du producteur Jimmy Rock, raconte votre relation avec Haïti, pays d’origine où vous êtes installée depuis avril 2015. Ce disque engagé parle de « génération  perdue » (titre ainsi traduit), de  mentalités étriquées, de médiocrité applaudie. Comment se lit cet album ?

Sarah Jane Rameau. : Cet album se lit comme un livre : c’est une histoire que je raconte tout au long des titres,  celle de mon retour sur mon île natale. J’ai vécu, entre Montréal et Bordeaux, dix bonnes années  et j’ai eu l’insigne l’honneur de s’immerger dans différents univers musicaux, participant à de nombreux spectacles et concerts, partageant ma vie entre la musique et le métier d’architecte. En avril 2015, je suis retourné au bercail pour apporter ma contribution à la reconstruction d’un pays qui n’était pas encore relevé du séisme du 12 janvier 2010. Je m’attendais un peu à ce que j’allais revoir : une île laminée, mis à genoux par une catastrophe meurtrière, un peuple debout malgré tout. Mais il y a une chose qui m’a  brutalement chamboulée : c'est qu'il n'y a rien qui ait réellement changé pour le mieux. Les mentalités sont restées étriquées et voir même décadentes, éternellement enfouies dans un passé aveuglant, dans un laxisme décourageant et vautrées dans une fausse fierté.  Partout, la médiocrité est applaudie. Mais ce cas-là est un phénomène mondial et honnêtement, j'en suis sortie déçue. Au final, je me suis dit qu'avec tout ce que j'ai appris, en ouvrant mon esprit et en observant mon environnement avec un nouveau regard, j'ai essayé de surpasser mes démons en écrivant ma colère. Après avoir discuté avec plusieurs personnes de plusieurs générations et de différentes couches sociales, je me suis rendue compte que je n'étais pas la seule à vivre ainsi. Je me suis dit qu'il fallait écrire et chanter tout ça et surtout être l'un des porte-parole de cette nouvelle génération assoiffée de changement. C'est ainsi qu'est né « Lost Breed ».

Loop Haïti. : Mais avant « Lost Breed », il y a eu votre premier opus,  l’EP « Introducing…SJ », sorti en 2012 qui dessine déjà votre influence jazz.

SJR. : Oui. Mon EP  « Introducing…SJ »,  sorti en 2012, comprend des reprises de jazz d’Ella Fitzgerald, d’Henri Salvador, de Frank Sinatra. Quelques compositions originales nées des collaborations avec de jeunes artistes haïtiens comme Nathalie Cerin, Yohann Doré, Synedad et Panik. J'ai aussi profité de cet album pour y ressortir ma passion pour l'accapella. J'ai fait une reprise accapella de « Twa Fèy », inspirée de la version de Réginald Policard et la version accapella de ma chanson originale « He's Not Happy », chanson qui a maintenant 6 ans

 

Loop Haïti. : « Lost breed » signale donc votre maturité musicale, votre démarche artistique, les différents styles et tendances que l’opus embrasse ?

SJR. : J'ai essayé d'accrocher des genres et des styles qui peuvent s'identifier aux différents sujets. Mais le tout a  un fil conducteur qu’est le jazz. Par exemple, pour le morceau « Lakou », comme je  chante mon retour dans mon pays, je e chante en racine jazz. Et pour le morceau « Freak Show », je raconte mon aventure dans l'univers hypocrite de la société haïtienne, je permets aux gens de danser au rythme de la house music. De la piste « Envol » et « Brand New Day » en passant par « Hotel Room » et « Prière quotidienne », l’album opte pour un style hybride du jazz, ce qui le rend éclectique. Mon beau-frère musicien le classerait dans le Nu Pop Jazz. On y trouve du jazz pur jus mais en même temps brassé au   psychedelic, à la pop et au kreyol jazz. On retrouve également quelques morceaux ovnis comme  la house et l’ambient soul. Il y en a pour tous les goûts et pour toutes les oreilles.

Loop Haïti. : Vous prenez quand même de grands risques à vouloir toucher à tous ces styles et déposer ta voix sur une nappe de sons allant du jazz à la pop, de la house à la racine. Quand avez-vous vraiment sentie que vous en étiez capable ?

SJR. : Faut dire que j'aime prendre beaucoup de risques à aller vers  plusieurs genres qui me plaisaient et qui m'inspiraient. Je pense que cela a joué dans la variété des styles de musique que j’épouse. Et  c'est en faisant des concerts live que j'ai réellement su que ma voix pouvait jongler de styles en styles. C'est à ce moment-là que j’assume les risques et cela m’amuse.

 

Loop Haïti. : A côté de vos prises de risques, il y aussi vos influences et l’univers musical dans lequel vous avez grandi qui sont mis en lumière ?

SJR. : J'ai grandi en écoutant beaucoup de jazz, de pop et de rnb américain. Mais je dois ma connaissance musicale à mon père! C’est  grâce à lui que j’ai pu découvrir  quelques artistes locaux qui m’ont influencée. J’ai eu la chance de collaborer avec  quelques-uns d’entre eux et de partager ma scène avec eux. Il y a Réginald Policard, Dadou Pasquet, Mushy Widmaier.  J’éprouve du plaisir à apprendre d’eux! Et dans un monde où la qualité musicale a moins de valeur aux yeux de plus de l’audience,   je pense que c'est de mon devoir de véhiculer cet héritage qui nous reste. Je souhaite perdurer cet héritage à travers les âges par mon travail.

Loop Haïti. : Quels sont les musiciens qui ont participé à la réalisation du disque « Lost Breed » ?

SJR. : Pour la production et l'arrangement global, j'ai travaillé avec Jimmy Rock. Et les musiciens qui y sont figuré sur l’opus : Hermand Duverné à la basse, Ferdinand Jean-Baptiste à la guitare.  A la batterie, on retrouve « Bugatti Nau » et au piano le Pianiste Kepler. L'album a été enregistré à Audio Institute à Jacmel. Le band sera au complet, ce jeudi 2 mars, dans le cadre du rendez-vous musical « Jedi Mizik » qu’organise l’Institut Français en Haïti. J’invite le public à venir dénicher mon deuxième disque et à un voyage dans mon répertoire.

 

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