Lundi 9 Décembre, 2019

Dîner En Blanc sur les ordures: le symbolisme derrière la scène de BIT

« Le dîner est un prétexte, une proposition artistique et burlesque qui pose la problématique du manger « dans un pays où les ¾ de la population n’arrivent plus à se mettre quelque chose sur la dent », souffle le directeur artistique, Eliezer Guérismé./Photo: Yves Osner Dorvil

« Le dîner est un prétexte, une proposition artistique et burlesque qui pose la problématique du manger « dans un pays où les ¾ de la population n’arrivent plus à se mettre quelque chose sur la dent », souffle le directeur artistique, Eliezer Guérismé./Photo: Yves Osner Dorvil

BIT, invité d’honneur du 15e festival Quatre Chemins, a ameuté la rue de la Réunion avec une sidérante mise en scène : des comédiens de la compagnie dans la peau des bourgeois, tout de blanc vêtus, dînent sur un tas d’ordures en plein cœur d’une ville quasiment ratiboisée par les bulldozers et jamais reconstruite.

Le décor est planté : un amas de décombres amoncelés face à un car-Wash où des véhiculent de seconde main se lavent à l’eau puante puisée dans tous les égouts sans couvercle. La mise en scène illustre un petit cercle de nantis qui investissent le coin d’une rue, au milieu des immondices, où ils dînent et enchaînent quelques petites conversations futiles.

Scandaleuse mise en scène

Sur une table de bois verni, une bouteille de vin rouge, quatre vers et quelques nappes blanches. trois femmes et deux hommes : pimpants dans leurs habits neufs qu’on dirait taillés sur eux-mêmes.  Ils se donnent rendez-vous là, sous un ciel lugubre, pour trinquer. Rire à gorges grasses. Danser corps contre corps.  

Ils piaffent non loin d’un hôpital public où meurent par milliers ceux qui n’ont rien pour aller chez Bernard Mevs. Non loin d’une église dont les haut-parleurs crachent depuis plusieurs siècles que le salut et le bonheur éternel viendront d’en haut, pas du palais présidentiel qui se trouvent à quelques mètres.

Voilà l’abjecte réalité qu’a campée BIT dont la bouleversante mise en scène fait penser au pianiste tunisien Lotfi Gharbi qui, pour sensibiliser la mairie de Bizerte à la protection de l’environnement, a installé son piano au milieu des ordures. La compagnie spécialisée en théâtre de rue relit le cocktail dinatoire lancé par la Canado-Haïtienne Carla Beauvais, il y a quelques années pour propulser l’industrie touristique, mais en drainant tout un gratin d’invités triés entre amis et connaissances.  

Le DEB Haiti, une petite particule

Le Dîner en blanc, évènement culinaire organisé à ciel ouvert à Port-au-Prince, sur la Côte-des-Arcadins et à Kenscoff, fut, pour le metteur en scène une « petite particule » et non la trame centrale. Cela aurait pu être autre chose. Le dîner est un prétexte, une proposition artistique et burlesque » qui pose la problématique du manger « dans un pays où les ¾ de la population n’arrivent plus à se mettre quelque chose sur la dent », souffle le directeur artistique, Eliezer Guérismé.

Le Diner en Blanc de la Brigade d'Intervention Théatrale, BIT, à la rue de la réunion au milieu des immondices

Radiographie de la société

Au-delà d’une œuvre de fiction qui donne à voir l’immense écart qui se creuse entre ceux qui ont et ceux qui n’ont rien, BIT-Haïti réussit un double-coup ingénieux : relire le DEB avec une pincée d’humour, d'ironie et de parodie en soulevant une réflexion sur les déchirures sociales, revisiter les pratiques artistiques, casser les codes, réinventer l’espace géographique des représentations. La rue semble, pour BIT, être ce nouveau territoire où la création s’offre un coup de jeune.

Derrière cette mise taillée d’une main de maître, BIT démasque sans fioriture ni pédantisme une société qui tombe dans la décadence, une société malade jusqu’aux os qu’Eliezer Guérismé a voulu radiographier. « Ce spectacle campe le tableau réaliste de cet esclavage par la faim. Il est créé pour illustrer une société en parfaite décadence. Une société qui va mal. Qui s’en va et qui prend en compte l'aspect pluridimensionnel de la question du manger ».

Carla Beauvais: « Je vois le DEB-BIT comme un symbole pour illustrer les dérives de notre société »

Le DED de la BIT-Haïti a reçu une salve d’éloges, déchaîne sur la toile une vague de commentaires les uns plus acides que les autres, clouant au pilori une classe d’ultra riches haïtiens « je m’en foutistes », souligne Labrune Mainsour (de son vrai nom, Marie Brunette Brutus, écrivain).

Carla Beauvais, une des co-organisatrices du Dîner en blanc, voit elle-même d’un tout autre œil l’ « excellente » initiative de la BIT et traîne la question sur un terrain de débat de société. « Je ne vois pas cette campagne comme une initiative contre le DEB Haïti ou les personnes qui l'organisent. Je le vois plutôt comme un symbole pour illustrer les dérives de notre société et l'incapacité, voire l'incompétence de nos instances politiques à gérer certaines problématiques actuelles et pressantes », indique-t-elle dans un post republié par la BIT sur sa page Facebook.

« Pour moi il est important que nous ne restions pas muets face aux maux de notre société », ajoute-t-elle, tout en étant consciente que les choses doivent bouger.

 

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