Mercredi 3 Juin, 2020

Robert Chaudenson, un des plus grands défenseurs du Créole

Robert Chaudenson décédé le 7 avril 2020 des suites du Covid-19 en France

Robert Chaudenson décédé le 7 avril 2020 des suites du Covid-19 en France

La nouvelle est tombée comme les murs de Jéricho. Mort en France métropolitaine, en date du 7 avril 2020, de Robert Chaudenson des suites du Covid-19. Le monde universitaire et scientifique perd un membre connu et reconnu internationalement pour ses nombreuses études sur les langues créoles. Spécialiste des créoles à souche lexicale française, du créole réunionnais en particulier, Robert Chaudenson, professeur émérite et éminent créoliste, a laissé des traces.

La contagion virale à l'allure pandémique continue son petit bonhomme de chemin et fait parmi l'humanité fragile son lot de morts. Des morts anonymes. Mais aussi des morts qui s'immortalisent dans les mémoires et dans la fugacité intranquille du temps, comme si en ce temps de Covid-19 la mort cessait d'être une réalité banale dépourvue de tout signe de révérence. Qu'est-il arrivé à Robert Chaudenson ? Est-il devenu un de ces morts qui a su arrêter l'aiguillon de la mort pour réclamer d'elle les hommages qui lui sont dûs ? 

Survenue le mardi 7 mars 2020, la mort de Robert Chaudenson due au Covid-19 a plongé le monde universitaire et scientifique dans une grande affliction. Et les messages d'adieu en signe d'hommage ne se faisaient pas attendre pour envahir la toile.  Rappelons que Robert Chaudenson a été professeur émérite de linguistique à l'université de Provence Aix-Marseille I et président du CIEC (comité international des études créoles) fondé en 1976 à Nice en qualité de regroupement international de créolistes spécialistes des créoles à base lexicale française.

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Menant ses travaux de recherche dans le domaine de la Créolistique où il est une référence par ses nombreuses publications, le chercheur français s'est fait spécialiste des créoles à souche lexicale française, notamment du créole de la Réunion. Au soir de sa vie, après s’etre attaqué par un accident vasculaire cérébral (AVC) en octobre 2018, il s’est reconverti, à l'instar du linguiste américain Noam Chomsky, en commentateur politique. Il alimentait assez régulière un blog sur la plateforme en ligne Mediapart.

Sa place dans le champ de la créolistique

L'actuel doyen de la FLA (Faculté de Linguistique Appliquée) et qui y est également professeur, en l'occurrence le linguiste Renauld Govain, a souligné d'emblée tout le poids que pèse la pensée créolistique de Robert Chaudenson. Pour celui-là, il est une erreur grossière que commettent les chercheurs créolistes voulant étudier l'émergence des langues créoles en dehors du contexte sociohistorique. Erreur à laquelle s’y échappe Robert Chaudenson dans sa pensée créolistique à dominante sociolinguistique, a fait comprendre le Doyen. 

D'ailleurs, la Créolistique c'est de la sociolinguistique en filigrane, a-t-il conclu. Par ailleurs, précisions que Govain qui a soutenu une thèse en sociolinguistique a reconnu être peu ou prou influencé, ne serait-ce qu'indirectement, par la pensée créolistique de Robert Chaudenson. Il a expliqué qu'il ne saurait nier la contribution de ce dernier dans sa formation de chercheur.

De plus, il doit sa première publication scientifique en 2008 à la très précieuse aide de Robert Chaudenson qu'il a rencontré en 2007 à l'université Aix-en-Provence (France), là où celui-ci lui a présenté Louis-Jean Calvet et Marie- Christine Hazaël-Massieux, deux autres linguistes majeurs largement connus par leurs travaux socio-linguistiquement marqués, a déclaré le doyen Renauld Govain. 

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Chaudenson s'installe dans une position plus ou moins confortable dans le débat très conversé de la genèse des langues créoles (la créologenèse). Vu que les créoles sont des langues de formation récente qui n'ont pas plus de trois siècles d'histoire, ils trouvent donc leur émergence dans la situation coloniale d’alors que Robert Chaudenson explique à partir des deux types de société : société d'habitation et société de plantation.

La première, constituant la première phase de la créolisation (la phase d'installation de la colonisation), conduit à une appropriation linguistique approchée des variétés de français par les esclaves. Ce qui explique que, dans le fonctionnement de la société coloniale en phase d'installation, les blancs dont le nombre était forcément supérieur à celui des esclaves se chargeaient directement de socialiser, autrement dit de franciser ceux-ci qui n'avaient pas d'autres possibilités de développer un moyen de communication propre à eux que d'apprendre la langue des colons français.

Mais la seconde, la société de plantation qui a vu s’accroître le nombre des esclaves (des esclaves bossales venus d'Afrique vont servir de force de production dans les champs de plantation à côté des esclaves créoles déjà installés dans la colonie, à qui la charge de socialisation donc de francisation de ces nouveaux venus est revenue), constitue la phase de la créolisation proprement linguistique conduisant à une approximation d’approximation, c'est-à-dire à une appropriation linguistique approximative des variétés de français elles-mêmes approchées. D'où la formation d’une nouvelle langue : le créole.

Concluons en affirmant avec Robert Chaudenson que : « les créoles français nés de la colonisation des XVIIème et XVIIIème siècles, résultent dans le contexte socio-historique de la plantation esclavagiste alimentée en main-d’œuvre par des populations immigrées linguistiquement hétérogènes, de l’appropriation non guidée de variétés approximatives d’un français déjà koïnéisé durant la phase antérieure de société d’habitation ».

Le plus bel hommage  que l'on puisse rendre à Robert Chaudenson c'est de s'offrir la lecture ou la relecture  de l'ensemble de son œuvre. Une œuvre à la fois foisonnante et riche en réflexions théoriques approfondies sur la genèse des langues créoles, sur la difficile situation linguistique des anciennes colonies de la France Métropolitaine, etc., à côté de quelques propositions de pistes de réflexions en didactique des langues, pour ce qui est de la relation créole-français.

Une œuvre qui, par-dessus tout, confronte sur fond de divergences les vues théoriques sur la créolisation en battant brèche les préjugés dont sont frappées les langues créoles, lesquels préjugés semblent avoir la vie dure. Sur les traces de Robert Chaudenson, il y a donc toute une humanité à reconquérir. Une humanité longtemps refusée aux peuples ayant les langues créoles pour instrument de présentation et de représentation face à la diversalité, pour reprendre le concept d'Édouard Glissant. 

Jean Guilbert BELUS

Mémorand en Linguistique Théorique et Descriptive à la FLA

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