Jeudi 23 May, 2019

Représenter son pays à l’étranger: un défi de taille pour l'Haïtien

Samantha Colas, Miss Haiti 2018, Représentante d'Haiti à Miss Univers 2018. Crédit photo: ThaiCatWalk

Samantha Colas, Miss Haiti 2018, Représentante d'Haiti à Miss Univers 2018. Crédit photo: ThaiCatWalk

Tout jeune Haïtien s’est imaginé, au moins une fois dans sa vie, sur une estrade ou un podium avec une pluie de confettis sur la tête, face à un public en euphorie, scandant le nom d’Haïti et brandissant fièrement le bicolore. Tout jeune Haïtien avec un certain talent, une certaine aptitude, dans un certain domaine, rêve d’être sanctionné par la scène internationale. De très tôt, il est bien conscient de l’idée qu’on se fait de lui et le simple fait d’avoir cette nationalité le prédispose à déployer le double de l’effort que déploient les autres.

Certains de nos compatriotes- en infime proportion- ont sorti la tête de l’eau et ont réussi à inscrire leurs noms en lettres d’or dans les annales de l’histoire mondiale tandis que d’autres, évoluant à l’étranger, ont bénéficié des bonnes grâces de leur pays-hôte pour se tirer d’affaires. Quelques-uns d’entre ceux-là reconnaissent leur origine haïtienne, allant jusqu'à performer dans leurs domaines respectifs au nom d’Haïti tandis que d’autres la nient catégoriquement, à tort ou à raison.

Mais aussi signifiant que soit le nombre d’Haïtiens vivant à l’étranger, la grande majorité vit en Haïti et est condamnée à y rester, à moins qu’une situation fortuite ne change le cours des choses. Vivre en Haïti, c’est non seulement une lutte constante mais aussi un risque de se lever tous les matins et ne rien voir à l’horizon. Un risque de limiter ses rêves au peu qu’offre le pays. Pire, courir les deux premiers risques et s’en sortir malgré tout, ne garantit, en rien, la possibilité de mettre ses talents en relief aux yeux du monde entier. Représenter son pays à l’étranger se trouve être un pari extrêmement difficile pour le jeune Haïtien. 

À chaque fois qu’il faut expliquer l’élimination d’une sélection haïtienne de football à un tournoi international, la première carte tirée est le manque de préparation et c’est un fait réel. En plus de ne pas disposer de structures permettant aux athlètes de se préparer dans les meilleures conditions possibles, les responsables, très souvent, commettent les bévues les plus irréparables. L’une d’entre elle nous a, d’ailleurs, avilis aux yeux du monde entier. C’était en 2015, quand les footballeurs Haïtiens de moins de 17 ans, alors en partance pour le Honduras, ont dormi, certains à même le sol, à l’aéroport Punta Cana en République dominicaine. Puisqu’il faut être à point physiquement et mentalement pour entamer ce genre de rencontres, que pouvait-on attendre de ces jeunes-là ? Un miracle ?

Ceci vaut également pour nos icônes de la beauté qui ont beau avoir des jambes bien fuselées avec un beau visage et un large sourire. Mais peuvent-elles se lever un beau matin, se farder, enfiler une écharpe où H-A-I-T-I est écrite en grandes lettres et prétendre nous représenter valablement à un concours international ? Ces braves filles qui endossent la lourde responsabilité d’affronter les madrées de l’Europe et de partout, armées de courage et d’amour pour leur patrie… Ces organisateurs qui se font lâcher en cours de route par les rares sponsors voulant bien financer ces initiatives, faut-il les blâmer, eux, ou le système qui les oblige à faire mille fois le tour d’eux-mêmes sans pouvoir avancer ?

Plus récemment, Haïti figurait parmi les finalistes Hult Prize, plus grand concours entrepreneurial au monde. L’équipe championne de la compétition à l’échelle nationale, WEISS, devait donc se rendre à Londres afin de vendre son projet à un jury des plus prestigieux mais, au final, un seul membre de l’équipe s’y est rendu. L’ambassade du Royaume-Uni a refusé aux autres l’octroi du visa, nous a confié Paul Obed DUMERSAINT. "Moi je l’ai obtenu parce que j’avais déjà voyagé auparavant et on était plus certain que je retournerais à mon pays. Le financement demeure le plus grand obstacle auquel j’ai fait face, poursuivit l’instigateur du projet WEISS. Trois instances réunies n’ont offert que les 30% du budget global et je crois en avoir contacté près de dix."

Comprenons par là que l’Haïtien, même s’il brille, est considéré comme un éventuel fugitif et n’obtient que très difficilement le visa d’accès aux autres pays, même s’il est qualifié et sélectionné pour prendre part à un événement de grande envergure. Qui pis est, il doit vendre son âme au diable s’il veut bien se procurer un ticket. 

Le jeu en vaudrait peut-être bien la chandelle si, derrière ces jeunes, il y'avait suffisamment de compatriotes unis comme un seul homme, pour leur offrir tout le support nécessaire. On assiste malheureusement à la réaction inverse; le public haïtien est probablement le seul au sein duquel l'on retrouve souvent de nombreuses personnes attendant impatiemment l'échec de leur compatriotes et les dénigrant ouvertement, notamment sur la toile. Publications, commentaires désobligeants et souvent discriminatoires, photos truquées, tout est toujours bien orchestré quand il faut rabaisser ses semblables.

Samantha Colas en a eu sa dose depuis son élection comme Miss Haïti jusqu'à la finale de Miss Univers, elle est condamnée par ses détracteurs pour ne pas répondre, point par point, aux critères de beauté occidentaux. Mais Raquel Pélissier, avant elle, n'a pas eu la vie facile et son péché à elle, c'était de trop répondre aux critères de beauté occidentaux pour une "haïtienne". Contradictoire, non? Les Haïtiens, du moins la plupart, éprouvent un plaisir presqu'indécent à détester et vomir tout ce qui leur ressemble.

À priori, on dirait que c'est un public exigeant mais aucune exigence au monde ne marche avec autant de haine. Le plus étonnant c'est que les femmes, censées être plus solidaires entre elles, censées se battre pour ne plus être confondues avec leurs corps, s'alignent toujours aux premières loges et déversent tant de haine à leurs congénères qu'on les croirait toutes en compétition, les unes contre les autres.

Entre manque de préparation, problèmes de financement et autres complications liées strictement au simple fait d’être Haïtien, on en arrive au point où les jeunes se découragent à l’idée de représenter un pays qui n’en a absolument rien à cirer mais qui est quand même prêt à leur faire un cérémonial si jamais ils réussissent un exploit. Mais, au lieu d’attendre tous les siècles qu’un coup de chance nous hisse au sommet du monde, pourquoi ne pas se préparer et attendre plus régulièrement des coups de maitre ? N’en sortirait-on pas plus fiers et mieux représentés ?

Dirigeants, bien à vous.

Ludnear Diane AUGUSTIN

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