Dimanche 18 Novembre, 2018

Pour ne plus violer : nos femmes, nos filles ainsi que nos lois

Les droits des femmes sont aussi des droits de l’homme ou du moins des droits humains. Cependant, quand le taux de viol augmente à travers le pays le nombre d’agresseurs condamné diminue. Alors qu’Haïti s’apprête à célébrer la Journée Internationale pour l'élimination de la violence contre les femmes le 25 novembre prochain, 28% des femmes de 15-49 ans sont victimes de violences physiques ; 50% en sont sorties avec des blessures ; 29% des violences émotionnelles ; plus de 425 de violences sexuelles (dont 32 sont perpétrés sur des mineurs) selon l’EMMUS IV. Une situation qui embarrasse les droits humains, souvent coincés entre le marteau de la justice et le clou de l’impunité.

«Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité» précise l’article premier de la déclaration universelle des droits de l’homme du 10 Décembre  1948. Mais cette égalité en dignité et en droit ne semble exister qu’en théorie en Haïti. Car, pour certaines catégories, notamment les femmes et les filles haïtiennes leurs dignités sont souvent broyées dans la moule de l’injustice. Ce qui, constitue une violation endémique des droits humains dans le pays.

Beaucoup d’organisation de droits humains luttent pour faire respecter les droits de l’homme à travers le pays, cependant, on comprend bien que la bataille pour faire gain de cause ne se joue pas dans les journées internationales de droit mais plutôt tout au long de l'année et ne peut être gagnée que par des mouvements en continue et un engament permanent. Mettre fin aux violences faites aux femmes et punir les agresseurs est l’un des premiers pas à faire si on aspire à vivre réellement dans une société où l’on respecte les droits humains.

Une jeune étudiante de 28 ans, finissante à la Faculté de Linguistique Appliquée (FLA) Christine* confie qu’elle a été violée. «J’ai été violé par un dénommé Paul Henry Mondésir dans un bar-resto très prisé à Delmas». L’agresseur, se faisant passer pour un cadre d'un grand organe de presse, m’avait promis de m’intégrer à titre de correctrice dans le quotidien dit-elle. «Nous étions sensés discuter du travail, quand il m’a sorti brusquement son arme à feu et me prévient avec insolence qu’au premier cri de secours, une balle me traverserait la tête», dit-elle, d’une voix accablante. En apposant sur sa bouche sa main gauche et son pénis sous sa jupe, il a commencé à la pénétrer brutalement, sans préservatif, regrette-t-elle. Après son éjaculat, il a confisqué son portable et a menacé de l’abattre ainsi que sa famille, si jamais elle entreprendra des démarches pour le dénoncer.

Une situation abominable qu’elle n’est pas la seule jeune femme haïtienne à l'avoir vécue. Le cas de Christina* une fillette âgée de seulement 14 ans est tragique et scandaleux. Mentionnée dans le dernier rapport du 27 septembre 2018 sur le fonctionnement de l'appareil judiciaire au cours de l'année 2017-2018, le Réseau National de Défense Des Droits Humains (RNDDH) relate l’agression sexuelle sur cette fillette par un agent de sécurité à Clercine.

L’incident s’est produit à l’hôpital Albert Schweitzer à Clercine le 19 août 2018. Alors que  Christina* passe tranquillement son chemin, elle a été d’abord sollicitée pour aller acheter des unités téléphoniques, avant que l’agent de sécurité Jackson Civil ne l’attire dans l’enceinte de l’hôpital pour l’agresser sexuellement.

Les forces de l’ordre, appelés par un notable de la zone,  « investissent le local et trouvent la jeune fille menottée et l’agent de sécurité encore en érection », rapporte RNDDH. Après le constat du juge de paix Wilner Jean, la police a procédé à l’arrestation de l’agresseur et l’a placé en garde à vue au commissariat de Tabarre.

A chaque victime son histoire, mais celle de Christinette* actuellement âgée de 16 ans qui a subi pendant plus de 8 ans les viols répétés de son propre père est encore plus révoltant. Alors que la victime était une adolescente âgée de seulement 8 ans, Patrick Cadet (son père), un employé de l’Office Nationale d’Assurance vieillesse (ONA), a commencé à abuser d’elle sexuellement. Après plus de 96 mois qu’il a passé à jouir de l’orgasme prématuré de sa propre fille qu’il a d’ailleurs menacé d’assassiner à plusieurs reprises si la victime tentait de le dévoiler à quiconque, la victime a décidé de briser le silence. Vu qu’elle ne pouvait plus garder ce secret qui déchirait atrocement ces entrailles. «Au départ je n’avais pas compris ce qu’il me fessait mais en grandissant j’ai fini par comprendre et je l’ai dit à ma mère puisque je me sentais souillée, humiliée et cela me rongeait le cœur» témoigne la victime.

Tous ces dossiers qui ont malgré tout atterri devant un tribunal n’ont guère donnée de résultats. Soit à cause de l’impunité soit à cause de la faiblesse du système judicaire haïtien. Et là on comprend bien l’enjeu et le pourquoi qu’Eleanor Roosevelt a eu raison de s’interroger sur le commencement des droits de l’homme en disant : « Où commencent les droits universels, après tout ? Ils commencent près de chez soi, en des lieux si proches et si petits qu’on ne peut les voir sur aucune carte du monde. [...] Si dans ces lieux, les droits sont dénués de sens, ils n’en auront guerre davantage ailleurs. Si chacun ne fait pas preuve du civisme nécessaire pour qu’ils soient respectés dans son entourage, il ne faut pas s’attendre à des progrès à l’échelle du monde. »

Pour la militante de la SOFA (Solidarite Fanm Ayisyèn) et ancienne ministre à la Condition féminine Lise Marie Dejean, se faire ravager le vagin avec férocité, sans son propre consentement, sans protection contre les infections sexuellement transmissibles (IST), avec un pénis ou un objet, sous la menace ou sous la violence d’une ou plusieurs personnes, constitue la pire humiliation que l’on pourrait affliger à un être humain. Et la souffrance que provoque ce forfait devient plus atroce pour la victime, quand pour le viol qu’a subit son corps, le système judiciaire Haïtien viol en retour son droit : l’accès à la justice, explique-t-elle. A ce moment, la victime consent deux viols : par des malfrats assoiffés de satisfaire un fantasme orgasmique ; par des professionnels du droit, corrompus, sans scrupule qui, par insouciance ne la rendent pas justice, tance-t-elle. Ce double viol devient une double peine : celle de ses cicatrices provoquées par le viol et celle de son âme mutilée à jamais, conclut le numéro 1 de la SOFA.

Des atrocités qui n’épargnent pas les enfants

Selon l’officier de police Wesler Appolon, porte-parole de la Police Nationale d’Haïti (PNH) dans le Département du Centre « 32 cas de viol sur mineurs ont été enregistrés en 9 mois».

Alors que selon l’article 278 du code pénal Haïtien, la peine est de dix ans de travaux forcés pour « quiconque aura commis un crime de viol, ou sera coupable de toute agression sexuelle, consommée ou tentée avec violence, menaces, surprise ou pression psychologique contre la personne de l’un ou l’autre sexe », des individus du département du centre s’organisent en réseau pour séquestrer des adolescents et les violer.

«Ces cas méritent une attention soutenue et des peines beaucoup plus sévères contre les violeurs», déclare l’officier de police Wesler Appolon. Le commandant explique que de tels actes se produisent à répétition en raison d’un manque d’effectif de policiers dans la zone, ce qui dit-il, laisse plus de trous vides aux délinquants.

L’appareil judiciaire, défaillant entre le coupable et la victime

«La lenteur et l’impunité qui caractérisent le système judiciaire haïtien représente un véritable blocage pour son avancement», regrette la professeure de droit pénale des mineurs, Mme Norah Jean François, également juge conseillère à la défense sociale à la cour d’appel de Port-au-Prince depuis 2002. « C’est ce qui démoralise les victimes le plus souvent », ajoute-t-elle. Elle dit tout de même espérer que lumière soit faite dans les dossiers connus afin qu’Haïti rapproche un peu plus cet objectif sacré qu’est le respect des droits humains.

Même son de cloche du côté du magistrat Wando St Villier qui pense que la chaine pénale haïtienne n’est pas tout à fait réceptive aux cris de douleurs des victimes.

L’impunité et la corruption, deux obstacles aux droits humains

Alors que la peine prévue en cas de viol (selon l’article 278 du code pénal Haïtien), rappelle le magistrat Wando St Villier, est de dix ans de travaux forcés pour «quiconque aura commis un crime de viol, ou sera coupable de toute agression sexuelle, consommée ou tentée avec violence, menaces, surprise ou pression psychologique contre la personne de l’un ou l’autre sexe». Toutefois, insinue-t-il, assez souvent les victimes sont au courant que leurs agresseurs sont en liberté.

C’est le cas pour Christina* mentionnée dans le dernier rapport du 27 septembre 2018 sur le fonctionnement de l'appareil judiciaire au cours de l'année 2017-2018 du RNDDH.

Moins de deux semaines après son arrestation, soit le 30 août 2018, Jackson Civil a été libéré par Me Mama Lourdes, le substitut du commissaire du gouvernement près le tribunal de première instance de la Croix-des-Bouquets. Selon le RNDDH, un montant de « 150 mille gourdes » aurait été versé à madame Lourdes en échange de la libération du violeur.

Cette chaine de l’impunité a aussi affectée Christinette* qui a été violé par son propre père. Arrêté par la police le 14 mars, le présumé agresseur de Christinette*, Patrick Cadet a été libéré le 6 juin 2018, après trois mois. La mère de la victime, Luda Guerrier réclame justice et sollicite l’accompagnement de toute la société pour faire condamner son ex concubin.

Le Bureau des Avocats Internationaux et la Fondation Je Klere n’en reviennent pas. Ces organisations de défense des droits humains crient au scandale. Elles critiquent vertement le juge Ramoncite Alcimé qui a ordonné cette libération ainsi que le commissaire Brunet Salomon qui l’a approuvé.

La mère de la victime, Luda Guerrier, dit croire que les autorités judiciaires ont été monnayées pour rendre cette décision. Selon la responsable de la Fondation Je Klere crie « Il s’agit d’une libération illégale ». L’un des avocats de la victime Mario Joseph n’a pas mâché ses mots pour critiquer le juge Ramoncite Alcimé qui a rendu une ordonnance de non-lieu dans le cadre de cette affaire. Il s'insurge également contre le commissaire Brunet Salomon qui l’a approuvé.

De son côté, le substitut du commissaire nie le pot-de-vin et soutient « avoir décidé de la sorte parce que les parents de la victime ont boudé ses invitations », toujours selon le rapport du RNDDH.

Malgré les immenses efforts des organisations des droits humains, de l’office de la protection du Citoyen (OPC) et la modification de nombreux textes de lois pour combattre le viol, cette pratique que dénonçait l’écrivain-journaliste Justin Lhérisson en 1906, à travers le personnage Cadet Jacques (Kadejak) dans son roman Zoune chez sa Ninnaine, est loin d’être bannie et punie convenablement par la loi. S’il est vrai que les droits des femmes sont aussi des droits de l’homme, nous dans la société haïtienne, devrions élever nos voix pour œuvrer pour l’égalité, la justice et la dignité humaine afin que les droits de l’homme ne soient pas qu’un paquet de texte sans effet mais de véritable bouclier qui protège l’être humain en tout temps et en tous lieux.

 

*Par souci de protection des personnes interrogées, certaines d’entre elles sont désignées à l’aide des noms d’emprunt.