Dimanche 26 May, 2019

Yvonne Sylvain, première femme médecin en Haïti

Yvonne Sylvain / Crédit photo : Jasmine Narcisse

Yvonne Sylvain / Crédit photo : Jasmine Narcisse

A l’ère où les femmes du monde entier s’imposent et changent des vies, révélons celles qui hier ou encore aujourd’hui, ont créé leurs pages d’histoire en Haïti. Dans cette série baptisée "Les Soeurs Prodiges Sylvain", la rédaction de Loop Haiti vous propose de rencontrer trois femmes extraordinaires. Yvonne Sylvain, Madeleine Sylvain-Bouchereau et Suzanne Comhaire-Sylvain, de par leur intelligence, leur détermination et leurs accomplissements, ont à jamais changé la donne pour toutes les générations de femmes haïtiennes. 

Par Wyddiane Prophète

Dans les couloirs, maintenant, délabrés de l’Hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH), Yvonne Sylvain, comme d’autres médecins engagés, a grandement contribué à l’avancée du secteur médical haïtien. Première femme gynécologue  – obstétricienne d’Haïti, elle consacra sa vie à aider son pays dans le traitement de différentes maladies.

Yvonne Sylvain a vu le jour, à Port-au-Prince, un 28 juin 1905. Elle est fille du célèbre poète, écrivain, avocat et diplomate Georges Sylvain, également membre du célèbre mouvement littéraire‘’ la génération de la Ronde’’ et combattant acharné de l’occupation américaine. Passionnée par la profession d’institutrice, elle décroche un diplôme à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de l’Université d’Etat d’Haïti (UEH). Son intérêt prononcé pour l’art, l’amène cependant vers une exploration poussée de l’art haïtien.

Elève du célèbre sculpteur haïtien Normil Charles, elle fait du touche à tout : la sculpture, la peinture, le théâtre, la critique d’art. Jeune femme pleine de fougue, Yvonne tout comme ses  sœurs, défie les préjugés sexistes de l’époque pour saisir la vie à pleine dent. Outre ses nombreux déferlements artistiques, de concert avec d’autres artistes féminines, elle anime sur les ondes, une émission chantant  la culture haïtienne. Rien, à l’horizon, ne semble vouloir freiner la jeune femme sur sa magnifique lancée.

A ses 28 ans, une ombre vient soudain ternir le tableau de sa vie : sa mère Eugénie Malebranche décède. Très attachée à cette dernière, Yvonne, vit mal cette perte qui chambarde tout son quotidien. Elle décide, par la suite, de réorienter sa vie, en se lançant vers les sciences médicales. Elle devient alors la première étudiante de la Faculté de Médecine et de Pharmacie de l’UEH.

Pour son époque, Yvonne fait sensation. Étudiante douée, elle assure avec brio ses cinq années d’études. En 1940 elle obtient son diplôme et, en raison d’une bourse d’études de perfectionnement du bureau sanitaire interaméricain, elle part se spécialiser en obstétrique et en gynécologie, à la Medical School de l’Université de Columbia des Etats-Unis d’Amérique.

De retour au bercail, Yvonne, s’adonne à l’exercice de sa profession, elle travaille pendant de  nombreuses années, à l’hôpital de l’Université d’État d’Haïti, et se révèle excellente clinicienne dans le traitement de l’infertilité comme obstétricienne et gynécologue. Peu après, elle devient vice-présidente de l’hôpital de la communauté haïtienne de Frères (HCH) dont, selon une source, elle a jeté les bases de la construction. Elle participe à la ligue haïtienne contre le cancer et à l’introduction en Haïti du test ‘’Papa Nicolaou’’ de dépistage de cancer de l’utérus. Son sens d’altruisme lui attire l’amour et la gratitude de ceux qui la côtoient.

Les enfants Sylvain, de gauche à droite: Suzanne (1898-1975), Normil (1900-1929), Henry (1901-1991), Madeleine (1905-1970), Jeanne (1906-), Yvonne (1907-1989), Pierre (1910-1991). / Paris, septembre 1912 / D.R. photo léguée par M. Jean Comhaire à K. Gyssels

 

Toujours accrochée à la volonté de s’investir activement dans sa société, Yvonne devient professeur à la Faculté de médecine et de pharmacie de l’UEH. Cependant, à la montée du régime dictatorial Duvalieriste, elle va, pendant 13 ans, exercer sa profession, à l’étranger notamment comme déléguée en santé publique, plus spécialement en santé génésique pour l’organisation mondiale de la santé (OMS). Elle travaillera aussi dans plusieurs pays d’Afrique (dont Sénégal) et à son propre compte comme clinicienne à Costa-Rica et à Dakar.

Hormis sa vie professionnelle active, Yvonne, dans son souci de contribuer à l’amélioration de la santé de la population haïtienne, s’adonne à des recherches scientifiques. Nombreux de ses articles portant  sur la problématique sanitaire haïtienne sont publiés dans des revues médicales. Dans le bulletin  de l’office sanitaire panaméricaine, Boletin de la Oficina Sanitaria Panamericana (OPS), (Novembre 1941, no 11,  vol.20,) on retrouve une célèbre étude sur la mortalité infantile en Haïti : ‘’ Mortalité infantile en Haïti : Essai de statistique tiré des registres journaliers du service de maternité et de pédiatrie de l’hôpital général de Port-au-Prince’’.

Yvonne Sylvain a rendu l’âme le 3 octobre 1989, laissant un travail remarquable, dans un milieu, jadis, exclusivement fréquenté par le genre opposé. En avril 2005, Yvonne Sylvain a été honorée à titre posthume par l’association médicale haïtienne (AMH).

En Haïti, de nos jours, la valeur des femmes s’effiloche sous la croupe d’une misère chronique. Lutter contre l’oubli de celles qui ont participé activement à la construction de notre société, se révèle une nécessité dans l’optique d’inspirer les jeunes filles des générations à venir à se faire valoir.

Wyddiane Prophète

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