Lundi 21 Octobre, 2019

Paule Villard, une haïtienne d’origine, maire-adj de North Miami Beach

Paule Villard, la première femme d'origine Haitienne devenue Vice Mayor de North Miami Beach

Paule Villard, la première femme d'origine Haitienne devenue Vice Mayor de North Miami Beach

À 58 ans, Paule Villard rêve encore d’écouter les refrains nostalgiques de la mer tous les après-midis, le cri étourdissant des oiseaux fous qui assiègent la ville. Loop Haïti a rencontré cette Haïtienne resplendissante au parcours atypique qui habite North Miami Beach depuis une trentaine d’années.

La journée du 20 novembre 2018 restera à jamais gravée dans la mémoire de Paule Villard, native de Saint-Louis du Nord, la commune la plus propre du département du Nord-Ouest en Haïti. Ce soir-là, elle devient la première femme d’origine haïtienne à occuper le poste de maire suppléante (commissionner) de la ville de North Miami Beach, une auxiliaire du comté de Miami Dade, avant d’être appointée maire assesseure (Vice Mayor) en avril dernier. Les uns diront certainement que c’est la plus belle des victoires. Quant à elle, ce n’est qu’un très bon début ! Aucun commentaire ne s’en est suivi, et le silence a joué sa partition pendant au moins cinq secondes.

Au téléphone, apparait une voix dense et chaleureuse ; celle d’une mère qui croit encore bon de s’entretenir de la survie de ses progénitures. « Comment ça va, Corneille ? Contente que tu sois originaire du même département que moi !, » lâche-t-elle tout de go. « Moi aussi, » répondis-je, gêné de la comparaison vu la longue avenue qui nous sépare. Un léger sourire a balayé la conversation. Ainsi le décor est-il planté pour un échange mémorable avec une femme qui a déjà vécu trente-huit ans aux Etats-Unis.

Elle revenait à peine du Bac I lorsque son père, alors émigrant aux Etats-Unis, a décidé que sa famille lui rejoigne- avec l’aide de l’Ambassade des Etats-Unis en Haïti, bien sûr. Un jour de septembre 1981, avant que le soleil déploie ses ailes ardentes, une cohorte de cinq personnes- dont sa femme, ses deux filles et ses deux garçons- ont pris la route qui amène à l’Oncle Sam. Vingt-huit ans plus tard, un membre du groupe allait siéger dans le conseil municipal de North Miami Beach, la cinquième ville des Etats-Unis avec le plus grand nombre d’Haïtiens, soit 19.90 % sur une population 44.124 habitants (recensement de 2017).

Au sommet de sa gloire, elle garde de manière intacte le souvenir de son premier emploi, de 82 à 87, à Check Cash Agency, un organisme qui s’occupait de l’échange des chèques des travailleurs immigrants contre des espèces. Un an avant son départ de l’institution, elle a été promue au rang de superviseur, puis, l’espace d’un cillement, manageur. « A cette échelle, on est tenté par la fourberie, le détournement de fonds. Dieu, merci. J’ai résisté, » se réjouit-elle, le cœur net et les mains propres. Elle reconnait que de telles manigances mènent parfois à des impasses périlleuses, et que peu de gens arrivent à s’en sortir quand ils s’en sont déjà embourbés jusqu’au cou. 

Consciente des enjeux de l’heure, elle s’était rendue à Miami Dade College pour enfin décrocher un Associate Degree (diplôme professionnel), avant d’être embauchée, de 87 à 93, par Public Service Aid au département de police de la ville de Miami en Floride. Quelques années plus tard, insatiable de sa position et de son niveau d’études, elle s’est retournée à l’académie de police pour obtenir le grade de Law Enforcement Carry Gone. Parallèlement, elle aussi fait une licence en Administration publique à Barry University, et une autre dans le développement de l’enfance. Pendant vingt-huit ans, elle a travaillé au département de police de la ville de Miami, avant de prendre sa retraite en 2014 à titre de sergent.

Malgré le statut et les gallons qui se sont accumulés, rien ne l’a empêchée d’être la garante de son foyer, d’être toujours au diapason avec les besoins de ses trois filles ou de ses deux époux puisqu’elle s’était mariée à deux reprises. N’est-ce pas le symbole par excellence d’une femme « poteau mitan », comme on les appelle en Haïti lorsque veut saluer la bravoure et l’intrépidité d’une femme qui a exécuté avec brio sa partition pour la survie de ses enfants. « J’ai toujours voulu être le premier exemple pour mes enfants. Il y a des choses que je me suis jamais permise de faire dans ma vie, » commente-t-elle, la tête altière.

La passion de Mme Villard l’a conduite à un autre port encore plus alléchant : la jeunesse. « J’ai passé plus de dix-sept ans à travailler seulement avec des jeunes de tout acabit autour des crimes de prévention, faire le plaidoyer sur la nocivité de la drogue et l’importance de l’éducation dans la construction d’une société plus juste et équitable, » informe-t-elle, toute insatisfaite de tous ces grands efforts qui, sans aucun doute, ont pavé la voie à des milliers de jeunes qui en sont sortis bénéficiaires.

Aujourd’hui, elle se sent coincée lorsqu’une personne a fait choix de dépeindre les jeunes de manière éreintante au lieu de les aider à améliorer leur sort. « Qu’en est-il de plus humain que quelqu’un qui tient une branche d’olive à un autre ?, » se demande-t-elle, sans hausser le ton. Toutefois, elle est d’avis que la violence s’est exacerbée à North Miami Beach ces dernières années, et que le phénomène de gangstérisation bat son plein actuellement dans certaines artères de la ville.

Interrogée sur la recrudescence de l’insécurité dans la zone et le comportement des jeunes qui y sont impliqués, particulièrement les jeunes Haïtiens auxquels elle est le plus attachée émotionnellement, elle pense que l’accointance joue un rôle prépondérant dans le devenir de ce fléau-là, et que les jeunes rétorquent à suivre les bons exemples. Il ne manque pas d’hommes et de femmes Haïtiens modèles dans la société, mentionne-t-elle.  

« A cause d’une mauvaise influence, beaucoup de jeunes Haïtiens se sont livrés à des actes de malversation. Ils font la sourde oreille à leurs parents, et certains s’en sont allés plus loin en utilisant la langue anglaise- souvent certains parents ne peuvent pas s’exprimer convenablement dans la langue de Shakespeare- comme outil de manipulation,» regrette-t-elle. Cette fois, la voix a perdu de son éclat, et pour la première fois elle est devenue nasillarde.

Parfois, dit-elle, de jeunes innocents sont victimes de la brutalité policière ; ce fléau qui affecte à grande échelle la communauté noire aux Etats-Unis. Face à cela, Villard n’y est pas restée bouche bée. Elle a mis sur pied l’initiative « Haitian Heritage Month » dans l’objectif d’aider la police américaine à prendre connaissance de la culture haïtienne et, entre autre, à  encourager les jeunes Haïtiens à prendre la meilleure voie possible.

Maintenant, dotée d’une plus grande responsabilité, elle entend mener un plaidoyer plus efficace avec, probablement, des outils plus appropriés puisqu’elle fait partie de ceux qui décident actuellement de l’avenir de la zone. « Une maire-adjointe ne peut plus rester les bras croisés, a-t-elle dit. « Elle doit se démener pour trouver des solutions durables capables de s’attaquer aux problèmes les plus récurrents comme l’abus de la drogue, par exemple. »

Ce 20 novembre 2018, elle n’avait pas pensé à partir en croisière qui est l’une de ses activités préférées, ni à aller voir les étoiles au dehors parce que la nuit a déjà baissé sa voile, elle se souvenait de préférence de la jeune demoiselle qui a fait ses valises un jour d’automne 1981- cinq ans avant la chute de la dictature sanglante des Duvalier en Haïti- avec le rêve d’une vie meilleure dans un pays qui ne lui appartenait pas, et dans lequel elle est devenue la première femme d’origine haïtienne à occuper un poste électif qui n’est autre que maire adjointe de North Miami Beach. Comme si l’avenir appartenait à ceux qui se déplacent vers territoires inconnus.

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