Samedi 20 Juillet, 2019

[OPINION] Non, ce n’est pas 2004 !

Photo: Carvens Adelson/ Loop Haiti

Photo: Carvens Adelson/ Loop Haiti

*Ce qui diffère cette lutte de celle de 2004, c'est la constance et l'intransigeance de la revendication qui est liée à la morale politique de toute société qui se veut démocratique, en l'occurrence le bannissement de la corruption. 

Par J. Kendy Clermont*

Pléthores sont les gens qui jubilent par rapport à cette remontée de prise de conscience en Haïti. Depuis août 2018, le mouvement "kot kòb petrocaribe a" enclenche un vent nouveau de contestation sociale dans le paysage délétère haïtien. Par perplexité, certains spéculent quant à l'issue de ce mouvement compte tenu des rapports de force qui tendent à faire pointer à l'horizon une reproduction du système à l'instar de 2004. Qu'en est-il de la portée transformatrice de la lutte actuelle ? Qu'est-ce qui différencie l’une de l’autre ?

Sans voguer dans la minutie et la subtilité d'une analyse méthodiquement scientifique, on peut postuler que le mouvement de 2004 n'avait pas une revendication commune. Autrement dit, chaque clan s'appropriait de la lutte avec les lunettes découlant de la prééminence de leur intérêt. La presse avec son besoin de liberté d'expression intacte, le secteur privé avec son souci de main mise sur un pouvoir apparemment se voulant aux côtés des plus pauvres, et les universitaires avec leur fameux desiderata consistant à ne pas toucher à la sérénissime autonomie de l'université d'État d'Haïti. Tous charriaient leur lot de revendications relatives aux intérêts claniques, se rejoignant tout de même autour du départ de l'équipe en place. Et les alliances conjoncturelles, aussi contre-nature qu'on les estime, s'étaient contractées dans l'ivresse d'une quête d'aboutissement précipité du mouvement. Inconscients ou de mauvaise foi, les universitaires n'ont pas pu suspecter la volonté perverse d'un secteur privé. Ils étaient aussi naïfs qu'un adolescent pris à l'hameçon de l'amour pour la première fois.

Ce qui diffère cette lutte de celle de 2004, c'est la constance et l'intransigeance de la revendication qui est liée à la morale politique de toute société qui se veut démocratique, en l'occurrence le bannissement de la corruption. Et cette doléance est ancrée dans l'imaginaire collectif de ce mouvement. Loin de créer une vision monolithique sur ce dernier, il nous fait juste pressentir son caractère pérenne et le fait qu'il ne soit pas centré sur une petite personne. D'ailleurs, Jovenel Moïse n'est qu'une gouttelette d'eau dans un océan de corrompus. Ce combat actuel, sans être naïf, suit la tendance de la mode politique mondiale. Et ça casse toute obstination d'un allié international à vouloir aider un pouvoir à se maintenir dans une situation pareille. Ce qui donne un caractère plus transcendant à la lutte. Plus politiquement correct.

De ce fait, c'est jouer à la roulette russe en s’engouffrant dans un mutisme tout en étant dans l'attente d'un hasardeux appui d'un allié international, quitte à ce qu'il soit les Etats-Unis. Aujourd'hui, les réseaux sociaux offrent à la lutte un marketing politique extraordinaire; avec une génération qui a bien appris la leçon sur les imperfections des luttes antérieures; et une atmosphère internationale compatible à ce que prônent les revendications, il convient d'être un pessimiste radical pour ne pas croire que quelque chose pourra être changé ici. Néanmoins, la façon dont la couche saine gère les rapports de force qui produiront l'après-crise, nous dira si Haïti sera le grand gagnant ou encore une fois le perdant de toujours.

J. Kendy Clermont
Clermontjk@gmail.com

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