Mardi 20 Août, 2019

[OPINION] Il ne faut pas désespérer d'Haïti

Par Richenel Ostine

"La division majeure de la société, celle qui fonde toutes les autres, y compris sans doute la division du travail, c’est la nouvelle disposition verticale entre la base et le sommet, c’est la grande coupure politique entre détenteurs de la force, qu’elle soit guerrière ou religieuse, et assujettis à cette force (Pierre Clastres).

Si 2018 a été l'année de tous les combats. 2019 sera l'année de toutes les ruptures. Ce sera cette année où jamais. Ce sera chaud. Il ne faut donc pas désespérer de notre pays. À cette jeunesse conquérante, je veux dire que vous n'êtes pas seuls dans votre combat contre la corruption. À cette jeunesse déterminée dans sa quête de justice sociale, je veux dire que nous devrions tous faire preuve de radicalité dans la défense de nos droits les plus fondamentaux. À cette jeunesse qui a refusé le confort du toit familial, la jouissance des réveillons de noël et des fêtes de fin d'année afin de maintenir le combat contre la délinquance de nos élites, je veux vous dire que l'histoire ne nous oubliera pas.

À cette jeunesse qui a troqué les beuveries amicales et les échanges de cadeaux autour du sapin de Noël au profit d'un engagement social et conséquent en décrétant la permanence citoyenne devant la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif, je veux vous dire que vous avez toute ma reconnaissance. À cette jeunesse qui est de plus en plus convaincue qu'elle devra terrasser cette forteresse de la misère et de l'exclusion sociale qui lui est imposée par l'oligarchie la plus répugnante au monde, je veux dire que je partage votre détermination.

On nous traitera de radicaux. Nous sommes des radicaux. Nous sommes des agents du chaos. Mais qu'y a -t'il de plus radical qu'un pays dans lequel 52% de la population se retrouvent dans la pauvreté et 24 % de la population pataugent dans l'extrême pauvreté (Banque Mondiale, 2018). Qui y a-t-il de plus radical quand il nous faut 78 gourdes pour 1 dollar US dans le taux de change ? Qu'est ce qu'il y a de plus radical comme situation quand les gens dans les quartiers populaires sont massacrés par les sbires du pouvoir et quand la population est prise en otage par des bandits de tout acabit ?

Si il y a un chaos en Haïti ? Il est planifié, orchestré et administré par les élites politiques et économiques de mon pays. C'est l'Etat contre la société. Les élites contre le peuple. La mort contre la vie. Des pilleurs de rêves et des briseurs de vie contre la volonté de vivre et d'espérer. C'est manichéen, c'est basique, c'est cynique et cruel et la réponse doit être tout aussi brutale. C'est cet État prédateur, carnivore, corrompu qu'il nous faudra terrasser de toutes nos forces. Parfois, pour avoir une bonne récolte de farine, il faut faire la culture du blé sur des terres brûlées.

Au cours de cette année. Par notre determination. On a fait trembler cette structure sociale inégalitaire qui est la plus grande productrice de pauvreté du continent américain. Au cours de cette année, par notre créativité et notre combat contre la corruption, nous avons étonné le reste du monde par notre solidarité agissante. On a mis Haïti sous les projecteurs. Cette fois ci, les caméras du monde entier étaient là pour tenir compte de notre engagement et notre capacité à mobiliser les haïtiens et les haïtiennes au delà des frontières.

Au cours de cette année, de New York à Paris en passant par Montréal jusqu'à Jérémie et Port-au-Prince. On a dressé un hymne à l'espérance, à la dignité, au bien être collectif qui allait connaitre sa consécration lors de la belle manifestation du 17 octobre contre la corruption. Au cours de cette année, la peur à changé de camp. On a vu un président, transparent, inaudible et inapte à la fonction présidentielle. On a vu un premier ministre, en bon sophiste, friand d'effets d'annonces et de mesures à l'emporte pièces, mais toujours décalé par rapport à la gravité de la situation.

On a vu un parlement qui a fini par comprendre que la population par sa manière peut se passer de lui à n'importe quel moment... On a vu des membres de l'oligarchie s'accusant mutuellement d'être plus corrompus que d'autres. C'est dommage qu'ils n'ont pas eu le courage de traiter leurs différends comme au Far west. La peur à changé de camp. C'était grâce à vous. Au début, ils nous ont méprisés, ignorés, ensuite, ils ont banalisé la contestation et après, vu l'ampleur de la situation, ils nous ont combattus avec la violence la plus extrême qu'on reconnaît à l'Etat Haïtien. Des jeunes manifestants ont été assassinés. Et ils ont envoyé des jeunes de notre génération faire le sale boulot de la désinformation et de la propagande dans les médias et sur les réseaux sociaux. Cette stratégie n'a rien d'original. Car chaque génération porte en elle son lot de parias et d'abolotchos. C'est comme ça. C'est aussi ça Haïti.

Par contre, Ils savent qu'ils sont du mauvais côté de l'histoire et que cette génération ne leur pardonnera jamais de s'être laissés souiller sitôt et si vite. A cette frange saine et admirable de cette jeunesse, permettez moi de vous souhaiter un nouvel an de courage, d'engagement et détermination avec cette citation d'Albert Camus : " "Chaque génération, sans doute, se croit vouée à changer le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le fera pas. Mais sa tâche est peut être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse" (Camus, 2017).

Merci à cette jeunesse conséquente d'avoir affronté la barbarie à visage découvert.

Richenel Ostine

Références : Banque Mondiale. (2018). Groupe de la banque mondiale à Haïti. Repéré à www. banque mondiale.org le 18 Décembre 2018. Camus, A .(2017). Conférences et discours: 1936- 1958. Paris. Galimmard. Clastres, P .(1974). La société contre l'Eta. Paris. Les Éditions de Minuit. Dubois, G- N .(2013). Tenir tête. Québec. Lux Éditeur.

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