Samedi 29 Février, 2020

OPINION. Comment le président Moise a hypothéqué son quinquennat

Jovenel Moïse/ AFP

Jovenel Moïse/ AFP

Radiographie de 31 mois de gouvernance à l’improviste.

29 septembre 2016, le candidat Jovenel Moise vient de remporter une victoire. Un petit pas pour le candidat, mais une avance considérable qui le conforte dans la course vers le Palais national. L’opinion publique est sous le charme. Désarmée. Ce soir-là, le candidat, s’il n’a pas obtenu de nouveaux électeurs a pour le moins convaincus quelques sceptiques qu’il est le mieux apte à pouvoir occuper la fonction pour laquelle il postule.

Les faits : un débat présidentiel, soit l’unique de ce tour électoral pas moins singulier, où quatre candidats - les plus présidentiables dira-t-on -, étaient attendus. Le mystère restera entier autour du comment mais Jovenel Moise s’est retrouvé seul au lutrin, face à son public et ses interrogateurs désignés. Ces derniers, constatant l’absence des autres prétendants, désistent. La nature gardant le vide en horreur, ils seront vite remplacés par le public. Le grand débat tant attendu s’est transformé en une très amicale causerie. Echec et mat. Le scrutin du 20 novembre 2016 en constitue le sacre.

Trois ans plus tard et seulement deux ans en exercice, le leader est décrié, impopulaire. Honni par sa population. S’il est difficile de mesurer l’opinion publique de manière objective en Haïti, faute de sondage, il est évident que le Président ne bénéficie pas de l’exigible assise populaire implacable pour diriger le pays. Monsieur Moise a visiblement perdu la confiance de ses mandants qui ne voient plus en lui le messie capable de mettre de la nourriture dans leur assiette et de l’argent dans leur poche, comme promis. Alors qu’il dispose encore des ingrédients fétiches requis pour produire le « miracle haïtien », à savoir : la terre, les gens, l’eau et le soleil. Si bien qu’un nouvel élément s’est même invité ces derniers jours : le feu. Le pays brûle.

Pourtant, jusqu’à récemment Jovenel Moise avait toutes les cartes en main pour réussir son mandat. Toutes. Comment de dirigeant loquace, le Président s’est réfugié dans un mutisme assourdissant qui interpelle, déçoit et agace ? Pour autant, dans un passé récent, le surnommé « Nèg Bannann Nan » ne se faisait pas prier pour prendre la parole. Partout. En toutes circonstances. De l'inauguration d'une balançoire, à la tribune de l'ONU. Qu'est-ce qui a changé en si peu de temps pour provoquer un tel retournement ? D'où vient cette crise à laquelle, le protégé de l’ancien président Michel Martelly ne semble pas pouvoir se remettre ? Y avait-il moyen de la prévenir ? Nous proposons une lecture de la situation au regard des événements qui ont marqué les 31 mois au pouvoir de Jovenel Moise et de la gestion faite des affaires de l’Etat depuis son arrivée jusqu’au soulèvement du 27 septembre 2019. Nous prenons aussi en appui la colère en apparence généralisée et cette parole libre autant sur internet que dans les salons privés indexant l’inaptitude de son administration à répondre adéquatement aux défis auxquels le pays est confronté, nous considèrerons cet aspect comme de l’opinion publique.

La tête dans le guidon

Elu dès le premier tour, le petit David démarre son mandat sur des chapeaux de roues. Trois mois après son investiture, il lance une initiative baptisée "Caravane changement". Cette structure dont lui seul a le secret concurrence directement les ministères sectoriels dans leurs fonctions et missions. Bride l’aide internationale. Pendant un an, le chef de l'État aura passé son temps à déambuler à travers le pays et à multiplier les promesses comme s'il était encore candidat. Sûr de lui, il fait fi des opinions contraires et manifeste que du dédain pour ses adversaires politiques. Pour les ringards, la prescription est sans équivoque : la verveine. Il prend les devants. Choisis son Premier ministre - qui sera très effacé - et dirige avec ses alliés. Il éclipse tout son entourage, y compris ses porte-paroles dont il en aura quatre et fait son show. Seul.

Le pari est risqué pour un président élu avec un peu plus 500 mille voix pour une population de 11 millions d’habitants, lors d’un scrutin où moins de 20% de l'électorat a participé. Que nenni ! Le Président a passé la première année de son quinquennat, la tête dans le guidon. Dans une autosuffisance voulue et assumée, doublée d'une surexposition imprudente et incontrôlée.

De l’autre côté de la rive, les frustrations s’additionnent. Des ennemies coriaces et laborieuses comme la misère, l'inflation, la dépréciation de la gourde, entre autres, tissent lentement mais sûrement le filet ou s’empêtrera le nouveau Prince. Elles sont aidées dans la tâche par le faste du train de vie de l’Etat, l'adoption de mesures inadéquates – comme la dédollarisation - et inadaptées. Excès de confiance ou crédulité béate, le gouvernement ouvre la boîte de Pandore en une occasion aussi volatile qu'imprévisible en augmentant de 38 à 51% le prix des produits pétroliers, denrée transversale et stratégique. Les décideurs misaient beaucoup (trop ?) sur une victoire du Brésil face à la Belgique en pleine coupe du monde de foot. L’idée serait de noyer le poisson dans l'euphorie populaire d'une victoire hypothétique de l’Auriverde. Le risque était grand. Il ne fallait pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Patatras ! A défaut d’avoir de véritables opposants, il vient de s’en créer un : le peuple.

La crise

6-7 juillet 2018. Le pays connaît un vendredi noir, un week-end d’enfer. Ce sera le tournant. Plus jamais, les choses ne seront les mêmes. Le Prince est réveillé brutalement de sa rêverie. Tout penaud. Son gouvernement, de l’inertie. Les adversaires politiques assommés par l'échec cuisant essuyé aux dernières élections sautent sur l'occasion. Ils réclament la tête du Premier ministre timide. Fusible idéal. L'opinion publique acquiesce. Jovenel Moise hésite, puis cède. Jack Guy Lafontant capitule et s’évapore. L'opposition titube, vacille mais se relève et reprend place de façon piano. C'est la fin d'une manche du quinquennat de celui qu’on appelle affectueusement Jomo. Tant pis s'il n'en avait pas profité pour poser les jalons de ses quatre prochaines années au pouvoir. Dorénavant, il devra composer avec des acteurs et facteurs dont il n'avait pas forcément pris en considération dans son équation initiale.

L'équation : investisseur électoral + alliés (parlementaire)2 – opposition = Mandat de 5 ans ; devient : insatisfaction populaire + crise économique - alliés × scandale de corruption = inconnue.

Le président a fait choix d'un nouveau Premier ministre, Jean Henry Céant. Transfuge de la mouvance Lavalas, un ancien concurrent aux dernières élections. On l’applaudit discrètement, c’est un signe d'ouverture. Céant n'est pas un adversaire, mais il n'est pas un allié non plus. La (co)habitation s'impose.

Néanmoins, il ne l’a pas vu venir, celui-là. Sujet tabou de son administration, une conscience collective s’active, s'élève et exige des comptes sur la gestion de l’argent PetroCaribe. Sa réaction est laxiste, dérisoire, à la limite méprisante. Erreur. La détermination et la pugnacité de cette génération de jeunes éveillés, conscients et avertis lui auront valu deux rapports de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSC/CA). Il n'en fallait pas plus. Les rapports confirment des soupçons déjà cadrés : une gestion calamiteuse du fonds PetroCaribe, US$ 3,8 milliards volatilisés. Un "malheur" n'arrivant jamais seul, le Président est cité nommément dans les deux rapports, accusé d’avoir pris part « à un stratagème de détournement de fonds », selon la conclusion des rapports, avant de briguer la présidentielle et d'être élu. Les Petrochallengers estiment qu’il n’est plus apte à mener le procès PetroCaribe qui leur tiennent tant à cœur. On ne peut pas être juge et partie à la fois. La condition étant posée, les appels à la démission fusent.

Des rendez-vous manqués

En dehors de l’arène politique, les pires ennemies du pouvoir comme la cherté de la vie, l'insécurité et la misère progressent. L’attention de l’administration Moise ne sera pas portée de ce côté. Trop occupée à bichonner des frictions intestines et à gérer des querelles de chapelle. La fronde populaire bouillonne. Sous peu, la rue fera entendre sa voix. 17 octobre, 18 novembre, 7 février, Nemo auditur propriam turpitudinem allegans, la rue a parlé, point barre… non point aller à la ligne.

La réponse du Président sera épidermique, bénigne. Les vraies causes ne seront pas adressées. On se bornera à s'attaquer aux phénomènes, au mieux, aux épiphénomènes. Les causes profondes resteront intactes. La routine s'installe. Désormais, l'évangile est connu de tous, à chaque révolte populaire, un discours d'apaisement, avec la même structure, quasiment les mêmes termes. Le message n’a pas à vouloir nécessairement dire quelque chose, il suffira de parler avec d’amples gestes. Conséquemment, on s'attellera à garder le statut quo ou à faire pire après ces discours dont le temps et les actions qui suivent révéleront la vacuité. Ce sera ainsi jusqu'au prochain cri du béton.

Dans la foulée, soupçonné de complot contre le souverain, le Premier ministre est évincé six mois après sa prise de fonction. Sa tête coupée, littéralement. Son cas prestement expédié, remplacé par un membre de son gouvernement. Ce même gouvernement reproché, par Jovenel Moise y compris, de n’avoir pas pu combler les attentes, des uns et des autres. Plus de fusibles. Désormais, il a été décidé quelque part que le courant passera… direct. En cas de survoltage ? Le risque est connu.

Une communication non maitrisée dès le départ

Un élément majeur qui a miné les deux années au pouvoir de Jovenel Moise, demeure la communication. Si la campagne électorale du poulain du parti au pouvoir à l’époque, paraissait la plus rodée parmi ses concurrents, une distinction entre le candidat et l'élu devrait être posée et bien expliquée à l’impétrant. La conduite des affaires d’un Etat est difficile, avouait le feu président français, Jacques Chirac. Le candidat a une certaine liberté que l’élu ne peut se permettre. Dès qu’un candidat obtienne la confiance populaire, il devient un acteur avec un peu plus de responsabilité que les autres. L’exercice du pouvoir n’est donc pas que la jouissance des privilèges qui incombent au titulaire du poste convoité, c’est aussi et surtout l’adresse des défis de la communauté et une gestion saine et redevable des ressources disponibles. Cependant, aussi paradoxal que cela puisse paraître pour un Président qui aimait parler, l’administration Moise souffrait d’un vrai déficit de communication.

En plus de parler trop fréquemment, aucune ligne ne semble avoir été définie pour le nouveau locataire du Palais présidentiel pour ses prises de parole. Conséquence : le chef d’Etat s’est vastement confondu avec l’« ancien » candidat. Les promesses de campagne sont reprises, martelées, assorties de quelques nouveaux engagements, dont le plus emblématique demeure l’électricité 24 sur 24, en 24 mois. C’est une astuce bien connue en politique de faire des promesses projetées dans le temps afin de, justement, faire passer le temps. Mais si pour un candidat les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent, au timon des affaires le leader se doit d’être prudent car il est souvent pris au mot, étant dépositaire de la chose publique et – presque – sans limite dans les moyens aux yeux de ses mandants. Cette perception n’a pas à être vraie. Le temps ne s’arrêtant pas, le Président allait vite se retrouver face à ses promesses non tenues. Sa parole vilipendée, elle ne vaudra plus rien. La méfiance s’installe, la défiance s’étale… le voilà contraint au silence.

Pourtant, la démocratie moderne ne laisse pas orphelins les gouvernants face à leurs mandants, quand se produit l’incontournable choc des illusions perdues dans les méandres de l’exercice du pouvoir. On l’aura dit, des fusibles, il y en avait plus.

Des tentatives de dialogue ratées

Parait-il qu’aucun chef d’Etat haïtien des trois dernières décennies n’a autant parlé pour être si peu écouté. De même, qu’aucun autre n’a manifesté pareille velléité de dialogue pour si peu de résultat.

De la création de commissions parallèles, à l’octroi de mandats ambivalents, Jovenel Moise aura essayé mais le suivi accordé à ses initiatives de dialogue a trahi ses intentions. Le double mandat accordé à son Premier ministre Jean Henry Céant et au maire des Cayes Jean Gabriel Fortuné pour mener le dialogue suite aux événements du 18 novembre 2018, a mis en doute la sincérité du Chef de l'Etat pour réaliser ce dialogue tant nécessaire. La dernière tentative en date, soit la création du comité de pilotage du dialogue inter haïtien avec la même mission que celui des états généraux sectoriels sans même avoir reçu le rapport du second, annihile tout doute que pourrait bénéficier l'importance relative que Monsieur Moise accorde à sa ritournelle.

Par ailleurs, saper le leadership de son Premier ministre dans la conduite du dialogue qu'il a lui-même même annoncé, aura été une belle tentation. Une victoire tactique à portée de main. Mais sur le plan stratégique, c'était une erreur car le Président avait engagé son administration et sa légitimité dans la démarche. Tout échec allait forcément être partagé d'autant que la posture du Premier ministre était consubstantielle à celle du Président dans ce cadre. De fait, le Premier ministre est évacué mais le déficit de crédibilité incombe à son administration.

On éteindra les projecteurs sur les multiples manquements et trébuchements de l’équipe au pouvoir, tels : deux Premiers ministres en exercice, un entêtement dans des choix manifestement impopulaires frisant l’illégalité, le soutien indéfectible et provocateur à des alliés encombrants, l’usage dispendieux des maigres ressources de l’Etat et tutti quanti. Tant va la cruche à l’eau qu’enfin elle se casse !

Sortir de l'impasse

Jovenel Moise est à cette partie du jeu, où il n'a plus toutes les cartes en main même quand tout jouait en sa faveur. Il a sa majorité au Parlement, il pouvait librement choisir son Premier ministre, les membres de son gouvernement, il a de puissant support international et plus encore, il n’en a rien fait. Son maintien au pouvoir ne dépend plus de lui. La multiplication des promesses non tenues, l'amateurisme caractérisant la prise de décisions importantes et la gestion des affaires de l'Etat, l'absence de vision programmatique et sérieuse, le déficit criant du sens de l'Etat, auront eu raison de cet entrepreneur propulsé à vitesse grand V à la magistrature suprême de l'Etat.

Il n’existe malheureusement pas de solution miracle pour sortir le Président de ce gouffre ou il a contribué activement à se précipiter. Que la solution se conçoive avec ou sans lui, force est de constater que la messe n'est pas encore dite. L’absence d'alternative viable suite à un éventuel départ de Monsieur Moise, ne joue pas en faveur de ceux qui réclament à cor et à cri sa démission. Aussi, convient-il de rappeler, qu’il est illusoire de croire, que le renvoi d'un capitaine, fut-il inapte à prouver sa capacité à bien mener la barque, suffira à redresser le navire en pleine tempête au beau milieu de l’océan. Il faudra s’assurer qu’à ce stade de notre histoire, on ne fait pas que changer de pansement mais aussi et surtout penser véritablement le changement dans la bonne direction. Retenez qu’il n’est ni trop tôt ni trop tard, qu’il est temps.

Par Gregoryleroi

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