Samedi 29 Février, 2020

[OPINION] Allons-y pour une démonstration de force ce 7 février

Photo prise lors de la manifestation du 17 octobre 2018/ Luckenson Jean/ Loop Haiti

Photo prise lors de la manifestation du 17 octobre 2018/ Luckenson Jean/ Loop Haiti

Par Richenel Ostine

En Novembre 2016, en marge d’une réunion de coordination dans un contexte d’urgence qui s’est tenue quelque part dans le grand sud après le passage du cyclone Matthew. J’ai été interpellé par des collègues nationaux et étrangers sur la situation politique d’Haïti. Nous étions en pleine campagne électorale. Je leur ai dit qu’on ne pouvait rien faire avec le système politique actuel. Pour cette fois, il faudra jeter le bébé avec l’eau du bain. Mais par contre, la renaissance d’Haïti passera par le renouvellement de la société civile. Ceci étant dit, il faut faire attention avec le sens et la connotation politique des mots.

La société civile Haïtienne a été prise en otage depuis plus d’une vingtaine d’années par des ayant-droits qui ont mangé à tous les râteliers depuis le départ de Jean Claude Duvalier. L’appétit de ces messieurs et dames auraient même fait rougir Alexandre Dumas. Ainsi mon optimisme ne concerne pas cette société civile, réactionnaire, apatride, coloriste, anachronique, contractualiste d’occasion et assoiffée de contrat d’exclusivité, de monopole et de franchise douanière. Cette société civile a été la principale complice de l’État dans le processus de paupérisation de la population haïtienne. Elle a été à l’affut de toutes les campagnes de déstabilisation pour protéger ses intérêts et ses réseaux.

Ainsi, cette société civile doit disparaitre avec l’ordre social inégalitaire et l’état corrompu qu’elle a su entretenir, protéger et financer depuis des années. Qui prendra la relève m’a-t-on fait remarquer avec une certaine justesse ? À cette question légitime, j’ai répondu à mon interlocutrice : la jeunesse Haïtienne est la raison pour laquelle je n’ai jamais désespéré d’Haïti. Regardez ce qui se passe, Madame, c’est pour la première fois que nous avons dans cette génération des hommes et des femmes, trentenaires, pour la plupart, diplômés, professionnellement et socialement intégrés qui ont la passion d’Haïti et qui s’engagent dans des espaces associatifs, communautaires, culturels, artistiques et entrepreneurials.

Ils sont dispersés, certes. Leurs activités ont des limites, nous sommes d’accord. Ils sont fragilisés par la situation macro-économique, c’est évident. Ce n’est pas une nouvelle. Mais ils ont décidé de s’impliquer en HAITI avec tous les risques que cela comportent : voila la nouvelle. C’est cela qu’il faut retenir. Ils sont artisans, journalistes, photojournalistes, artistes, cinéastes, comédiens, entrepreneurs, économistes, avocats, professeurs d’université, médiateurs culturels. Ils ont leur petite entreprise, qui, assez souvent frôlent la faillite. Ils ont des difficultés à boucler leur fin de mois avec leurs employés, mais ils tiennent dans la dignité.

Ils ont pris tous les risques. Ils ont connu des moments de doutes, de peurs, de solitude, de tensions familiales. Pourtant, malgré tout, ils font des formations dans des bidonvilles et dans les coins les plus reculés de notre pays. Ils s’engagent. Et dans cet élan, ils se sont forgés une conscience sociale, un caractère, des réseaux de solidarités, une sensibilité populaire, une expérience et une connaissance des hommes et des choses. Ils sont devenus, pour la plupart des petrochallengers d’aujourd’hui. Ils ont tenu tête à un système opaque. Ils ont forcé un président inculpé à reconnaitre la dilapidation des fonds publics. Ils ont poussé une cour hésitante à publier un rapport partiel sur le vol le plus sordide dans l’histoire contemporaine de ce pays.

Ils ont été à l’origine de cette prise de conscience nationale qui s’est matérialisée par la marche de milliers de personnes dans les rues de Port-au-Prince et en province et dans toutes les grandes capitales du monde. C’est eux qui ont fait tout ça. Ils sont le nouveau visage de la société civile Haïtienne. C’est ce renouvèlement que j’ai toujours appelé de mes vœux. Il y a aussi les réseaux sociaux qui ont largement participé à la libération de cette parole citoyenne sans filtre. Les censeurs traditionnels ont vu rouge. Ils n’ont pas su anticiper. Aujourd’hui, certaines pages facebook de quelques usagers sont plus crédibles que certains médias de la place. Il y a les journaux en ligne, alternative qui font aussi un travail remarquable, merci Loop-Haiti, merci AyiboPost.

Il faudra maintenir cette belle synergie pour la suite. Le combat sera long. Nous avons en face de nous des adversaires, cyniques, dépourvus du sens de la morale et dénué de scrupules. La pépinière est tout aussi cynique que la vieille garde. Il faudra faire preuve de détermination, de radicalité, de solidarité et d’intelligence émotionnelle face à ces gens là. Le scénario le plus probable sera de remplacer le président par le Premier ministre pour sauver ce système décadent. Le nouveau chef d’Etat donnera en pâture un dissident politique du clan, indexé dans l’affaire du Petrocaribe pour calmer notre soif de justice sociale dans un simulacre de procès pour la galerie.

Ainsi, un potentiel concurrent politique à l’intérieur de la bande sera éliminé. Ensuite, les affaires vont reprendre pour la plus belle. Tout est possible avec ces gens- là. C’est à nous de ne rien lâcher, de ne rien céder, de ne rien concéder. On veut toute la bande de voleurs. On veut toute la caverne d’Alibba au complet. Ce sera tout ou rien. Il faudra continuer à exiger la reddition des comptes. C’est seulement comme ça, qu’on peut faire tomber ce conglomérat de la corruption. Allons - y pour une démonstration de force ce 7 février…

Une pensée spéciale pour les familles de tous ceux et celles qui ont été fauchés par la machine de l’insécurité cette semaine.

Dieu vous garde !

Richenel Ostine

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