Dimanche 23 Février, 2020

Michèle Duvivier Pierre-Louis : « La disparition de Bernard Diederich est une vraie perte pour Haïti »

Bernard Diederich à Makara Beach, Nouvelle Zélande dans sa ville natale. Crédit photo : JB DIEDERICH

Bernard Diederich à Makara Beach, Nouvelle Zélande dans sa ville natale. Crédit photo : JB DIEDERICH

Le célèbre journaliste Néo-Zélandais Bernard Diederich s’est éteint le 14 janvier dans sa résidence à Port-au-Prince, à l’âge de 94 ans, entouré par sa bien-aimée depuis 57 ans, Dr Ginette Dreysfuss, petite-fille de l'homme d'État haïtien Boyer Bazelais. Ses obsèques furent chantées le 18 au Parc du Souvenir (périphérie Nord-est de la capitale).

Bernard Diederich s’en est allé. Il part avec une carrière journalistique exemplaire qu’il a confectionnée pendant plus de six décennies. À 94 ans, il détenait le record du plus ancien journaliste néo-zélandais en activité dans le monde, et le journaliste actif le plus chevronné en Haïti, sa terre d’adoption depuis le 21 décembre 1949, à l’âge de 23 ans. Il arrive en voilier quelques jours avant l’ouverture officielle de l’exposition universelle du Bicentenaire de la ville de Port-au-Prince sous l’administration de Dumarsais Estimé. Il y est resté jusqu’à sa mort, et il s’est vu octroyer le titre Doyen de la presse haïtienne.

Derrière ce personnage emblématique se cache un vieux désir inassouvi de recherches et de découvertes. Il est animé du besoin impérieux d’écrire et de raconter l’immédiat, si l’on se fie à ceux qui l’ont côtoyé.  « J'ai eu l'occasion d'animer plusieurs débats avec lui […] appréciant toujours ses connaissances historiques et ses anecdotes sur ses rencontres avec les gens au pouvoir [les politiques en Haïti, ndlr] », a déclaré Michèle Duvivier Pierre-Louis, enseignante de l’histoire des sociétés caribéennes, et le XIXe siècle haïtien à l’université Quisqueya (Uniq) en entrevue à la rédaction de Loop Haïti.

Si tant elle est enchantée par la profondeur de ses points de vue et la véracité de ses dits à propos de l’histoire politique contemporaine d’Haïti, Mme Pierre-Louis ne circonscrit pas pour autant l’engagement et l’œuvre de l’auteur-journaliste dans une perspective haïtienne. « Il est aussi vrai que son intérêt ne s'arrêtait pas seulement sur l'histoire récente d'Haïti, mais aussi sur la République Dominicaine, Cuba, et d'autres pays de la région », explique celle qui fait office de présidente de la Fondation Connaissance et Liberté – FOKAL et a été Première ministre d’Haïti en 2008-2009. Donc, « sa disparition est une vraie perte pour Haïti », estime-t-elle.

Une manne intarissable

En Haïti et dans le reste du monde, Diederich traîne une double reconnaissance. Celle de connaitre et d’avoir exploré les contours du Duvaliérisme instauré par Papa Doc en tant que témoin de son temps (1957- 1986). À ce titre, il fait œuvre d’historien et son ouvrage (co-écrit avec Al Burt) Papa doc et les Tontons Macoutes (1970) est un classique qui n’est ni du passé ni dépassé. Ce « texte de Diederich marque les esprits parce que c'est le récit d'un témoin de la période, d'un journaliste de surcroît », affirme l’historien Weibert Arthus qui lui a consacré une tribune-hommage dans le quotidien Le Nouvelliste le 22 janvier.  

Lire aussi : Le journaliste Bernard Diederich, spécialiste des Duvalier, est mort

Sous la dictature, il faut le rappeler de temps en temps, les sources ne se trouvaient pas à porter de main. L’édition de l’hebdomadaire anglais « Haiti Sun » à partir du 27 septembre 1950 (le journal a été imprimé pendant quatorze années), lui a permis de tisser des liens avec des proches du pouvoir et même des thuriféraires qui tombaient en amour avec son travail.   

« Il avait accès aux informations, souligne l’historien Arthus. Les ouvrages des journalistes comme Diederich sont des mines inépuisables pour les chercheurs particulièrement pour la période allant de 1950 à 1986 ». Antonin est encore plus élogieux dans ses propos. « Son travail permet de comprendre le passé récent et fait des projections lumineuses sur l’avenir ». Le cinéaste lui a dédié un court-métrage intitulé « Bernard Diederich, le Tusitala, raconte Haïti » en 2017.

Au cours de cette longue carrière, il a collaboré aux médias les plus prestigieux dans le monde, tel un New York Time, Associated Presse, Daily Telegraph, pour ne citer que ceux-là. La photo qu’il a prise le 22 septembre 1961 a été rangée sur l’étagère des meilleures images de l’année par le magazine américain Time qui établit cette classification annuelle jusqu’à nos jours. En 2019, le photographe haïtien Dieu-Nalio Chéry, correspondant à l’agence AP à Port-au-Prince, s’est vu décerné cette même distinction pour un cliché pris en date du 23 septembre 2019.

D’un autre côté, il a vécu auprès de certaines des plus importantes figures du 20e siècle. Parlons du commandant cubain Fidel Castro, du général Omar Torrijos, l’écrivain colombien Gabriel García Márquez (Prix Nobel de littérature en 1982), le péruvien Mario Vargas Llosa (Prix Nobel de littérature 2010) qui aurait repris religieusement plusieurs passages de l’ouvrage « Trujilo the death of the goat » pour les intégrer dans le sien « La fête au bouc ». Parmi toutes ses célébrités, la rencontre avec Graham Green reste la plus emblématique et s’est débouchée sur l’écriture du livre « Les comédiens » (1966), dédié à Diederich.

Cette vie entièrement dévouée à la recherche de la vérité n’est pas passée inaperçue. « Il a fait un travail extraordinaire sur l’histoire événementielle, factuelle et indispensable à la compréhension du pays », affirme Antonin. Cependant, comme toute œuvre humaine, son travail heurtait à des imperfections en essayant de jouer le rôle de témoin direct et décalé d’un régime dont il a été lui-même de ses sbires et de son chantage.

Weibert Arthus l’a bien compris et l’a souligné au cours de l’entrevue. « Son travail contient aussi quelques manquements dû aux perceptions qu'on a lorsqu'on vit un événement. Pas le temps de prendre le recul nécessaire. C'est pour cela que je recommande plus "Le prix du sang" qui a les mêmes informations que le texte "Papa Doc et les Tontons macoutes" », prévient-il.

Quand a-t-il eu lieu le premier exil de Diederich ?

Diederich n’a pas gagné tous ses combats tranquillement, il s’est heurté à des impasses, par exemple, l’exil qui l’a dépossédé de sa terre d’accueil à plusieurs reprises. Il est courant d’entendre ou de lire en Haïti qu’il a été arrêté pour la première fois le 27 avril 1963 par les Tontons Macoutes, avant d’être libéré le 29. Sa femme Dreysfuss a joué un rôle prépondérant dans sa mise en liberté. Fraîchement sorti du Pénitencier national, il se réfugia à New York en essayant de rapatrier sa femme et son premier enfant.

Cependant, un article publié par l’ancien rédacteur au journal Le Matin le 28 décembre 2017 sur Medium, Gilbert Mervilus ressucite un ancien « permis de retour » qui a été accordé au jeune Diederich en 1951. « J’ai trouvé ce papier dans la bibliothèque digitale de l’Université de la Floride, informe-t-il par téléphone ce mardi 28 janvier. Ce qui m’a permis de croire qu’il a eu son premier exil sous le gouvernement de Magloire ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« On ne peut pas parler de permis de retour sans qu’il n’y ait pas eu exclusion à la base », commente-t-il avec lucidité. Nous avons tenté en vain de trouver par l’application Messenger son fils Jean-Bernard Diederich, le fils qui l’a accompagné dans ses nombreux périples, pour vérifier l’authenticité du document et mettre un frein dans le débat sur la date du premier exil de l’auteur-journaliste.

Stimuler la lecture de Bernard Diederich

Même après trois décennies de travail intense, l’œuvre de « Diederich n'est pas encore assez connue en Haïti », constate l’historien Arthus. Ce n’est pas tant le désintérêt du lectorat haïtien pour l’œuvre du journaliste-auteur qui permettra de saisir cet éloignement, il faut de préférence remonter à la source du temps et dans le contexte ses premiers écrits ont vu le jour pour essayer de proposer une explication.

Arthus l’a pourtant déjà trouvée. « Ce n'est pas faute d'efforts de sa part. Au départ, ses textes avaient été interdits en Haïti. À la chute de Duvalier, son livre sur la dictature, "Papa Doc et les Tontons macoutes", a été finalement diffusé en Haïti », précise l’historien. Pour pallier à ce manque, il émet quelques idées pertinentes qui peuvent faciliter la vulgarisation et l’accessibilité de ces textes d’une valeur incommensurable dans l’historiographie haïtienne.   

« La meilleure façon de s'approprier des œuvres de Diederich est tout simplement de populariser et d'encourager la lecture, préconise l’historien. Que les professeurs de sciences sociales utilisent ces matériaux dans leur salle de classe. Que les journalistes en font des compte rendus de lectures de ces œuvres et invitent les spécialistes à les commenter régulièrement. Ce sont quelques pistes évidemment ». Ce dernier prépare actuellement un livre sur les relations de Trujillo et Haïti avec un focus particulier sur la migration, une thématique sur laquelle Diederich aurait pu apporter un éclairage nouveau parce qu’il l'a déjà abordée dans ses travaux.  

Pour reprendre son fils Jean-Bernard Diederich, 56 ans, cité dans les colonnes de Miami Herald : « Mon père n’est plus à pleurer, il doit être célébré ». En effet. Ce point de vue fait quelque peu écho à celui de Mme Pierre-Louis. « J'ai lu plusieurs hommages à son endroit, mais il mérite bien plus pour son engagement sans faille vis-à-vis de son pays d'adoption qu'il a aimé sincèrement », dit-elle.

Comme l’a écrit avec justesse l’historien Arthus, « après avoir passé des décennies à écrire sur les événements puis l’histoire récente d’Haïti, Diederich est lui-même entré dans l’histoire ».

Websder Corneille @webscorneille

 

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