Dimanche 15 Décembre, 2019

Mares, tirs et sang à Martissant et ses environs

Photo: Samuel Céliné

Photo: Samuel Céliné

A l’entrée sud de la capitale, Martissant s’impose comme le seul cordon reliant Port-au-Prince au grand sud. Autrefois quartier des gens de la classe moyenne puis lieu de plaisance avec les « night-club » qui animaient les nuits des riverains, Martissant est devenu aujourd’hui un véritable cauchemar pour ses habitants et pour tous ceux qui empruntent la route nationale numéro 2. 

C’est fini le Martissant de “Copa Cabana” avec ses musiques à la longueur de la nuit. Place au Martissant où la vie est rythmée au son de la kalachnikov et/ou d’autres armes de grand calibre que des groupes armes dégainent à l’heure voulu au milieu d’une population traumatisée. Cette situation qui porte carrément Martissant sur la liste des zones de non-droit du pays lui vaut tout comme le parage du théâtre national, un nom : « VAR » en référence à la dernière technologie développée dans le monde du football.

Selon les citoyens, les « VAR » d’Haïti sont des zones qu'il faut avoir traversé pour mieux voir et connaitre la vérité, la flippante réalité des riverains, qui d’ailleurs, n’est pas toujours visible sur le terrain de la politique où les acteurs multiplient les anti-jeux au grand malheur des spectateurs trop euphoriques.

L’image d’un « VAR » en Haïti est une zone quasiment désertée par la population, abandonnée par les autorités de l’Etat et contrôlée par des bandits armés qui se mettent à l’affut pour se jeter sur la moindre proie imprudente ou tout individu traversant leurs territoires, marqués par des rues jonchées d’immondices, des ponts engorgés favorisant la stagnation des eaux de ruissellement qui cachent de sévères ornières sous une soupe de fatras.

Cette réalité qui faisait rage au bicentenaire, s’étend aujourd’hui à Martissant. Pour cause, le dernier conflit mettant aux prises les groupes armés de « Gran ravin » et de « Ti bwa » qui, pour le compte des hommes politiques de l’opposition et du pouvoir, se battent pour le contrôle de cette zone si importante dans la lutte politique. Car étant la seule voie ouverte sur le sud d'Haïti, contrôler Martissant est synonyme de contrôle de la communication entre Port-au-Prince et le sud du pays.

Face à cette bataille où les hommes politiques poussent des gens du peuple à s’entretuer, les habitants, de Portail Leogane à Fontamara, adoptent une règle de survie: « Je wè, bouch pe » (tout voir mais ne rien dire, ndlr). Difficile alors de trouver quelqu’un pour en parler librement. Mais comme toute règle a son exception, Rachelle, une habitante de la zone décide de briser la glace pour lever la voile sur la situation à Martissant.

Selon elle, la zone de Martissant se trouve aujourd’hui sous le contrôle des hommes de « Ti bwa » qui ont pu mettre en déroute leurs rivaux de « Gran Ravin ». Ces derniers, à la fin du mois d’octobre dernier, avaient menacé, sur les ondes d’une station de radio de la capitale, d’ouvrir le feu sur quiconque tenterait de traverser cette zone pendant une période de 3 jours. Aujourd’hui, la zone commence à bouger à son rythme habituel certes, mais non sans des interventions de gangs.

A la fin du mois d’octobre, une vidéo montrant les corps de 5 jeunes garçons circulait sur la toile. Selon, les réalisateurs de cette vidéo qui se présentaient comme les bourreaux, les victimes seraient des hommes du groupe de « Ti bwa ». Quelques jours après, les habitants de Fontamara ont découvert pas moins de 3 corps non loin de l’église Saint Michel. Ces victimes seraient des membres du groupe de « Gran Ravin » abattus en guise de représailles.

Dans la soirée du mardi 19 novembre 2019, la sœur Fernand Latouche, ménagère à l’UEBH a eu la mauvaise surprise d’apprendre la mort de ses 2 fils arrachés chez eux dans la zone de Fort mercredi. Tous deux étaient agents de sécurité à l’école Maranatha selon notre source. 

Le mercredi 20 novembre, à la brune du soir, des hommes armés ont ouvert le feu sur un véhicule non loin de l’église Sainte Bernadette au moment où ils tentaient de dépouiller les occupants. Bilan : 3 blessés par balles selon des témoins.

Ce jeudi 21 novembre 2019 encore, une situation de terreur a régné dans la zone du bicentenaire au moment où les autorités judiciaires tentaient de recevoir le responsable de SOGENER, Dimitri Vorbe dans le cadre de l’affaire l’opposant à l’Etat haïtien. Les passants qui venaient de Carrefour et que des imprudents chauffeurs de bus ont contraint de passer dans la zone du théâtre national ont eu une bonne dose d’adrénaline quand des bandits ont ouvert le feu sur un blindé de la police.

Le désespoir pousse certains à crier : « Kisa w te vin chèche la a avèk moun » ? La réponse du chauffeur qui, à la hâte, a regagné la zone de Portail Leogane fut très vague étant trop habitué à voir des corps abandonnées dans des soupes de fatras, au son des cartouches que les gangs font pleuvoir sur Martissant et ses environs.

Samuel Céliné

 

Recevez gratuitement les dernières nouvelles d'Haïti et d'ailleurs directement sur votre téléphone en téléchargeant l'App de Loop News :