Mercredi 26 Juin, 2019

Madeleine Sylvain-Bouchereau, une vie de lutte en faveur des femmes

Madeleine Sylvain-Bouchereau /Photo: Archives

Madeleine Sylvain-Bouchereau /Photo: Archives

Cet article fait suite à celui titré "Yvonne Sylvain, première femme médecin en Haïti", qui est le premier tiré de notre série baptisée "Les Soeurs Prodiges Sylvain". Via cette initiative, la rédaction de Loop Haiti vous propose de rencontrer trois femmes extraordinaires: Yvonne Sylvain, Madeleine Sylvain-Bouchereau et Suzanne Comhaire-Sylvain qui, de par leur intelligence, leur détermination et leurs accomplissements, ont à jamais changé la donne pour toutes les générations de femmes haïtiennes. |||

Par Wyddiane Prophète

Dehors, l’hiver recouvre Pennsylvanie, au Bryn Mawr College. Dans l’une des salles, une silhouette en particulière se distingue. Madeleine Sylvain -Bouchereau suspendue aux lèvres d’un éminent professeur, semble avoir perdu toute notion du temps. Ses yeux pétillantes de vie, laissent deviner, sans ambages, sa forte personnalité. Elle prépare son doctorat de sociologie dans cette université réservée aux filles, à la suite de ce concours où elle a obtenu cette bourse de l’association internationale des femmes universitaires aux jeunes filles d’Amérique Latine. Elle est l’une des premières femmes haïtiennes à graver en aussi grandes lettres son nom dans le monde scientifique haïtien.

Madeleine Sylvain par la suite Sylvain- Bouchereau après mariage, est née, à Port-au-Prince, un 5 juillet 1903. Fille du célèbre poète, écrivain, avocat et diplomate Georges Sylvain, qui fut également membre du célèbre mouvement littéraire "La génération de la Ronde" et combattant acharné de l’occupation américaine. Madeleine est élevée avec ses frères et sœurs, dans une famille aussi présente dans la vie intellectuelle que socio-politique du pays. Son goût prononcé pour les études n’étonne donc personne. En 1933, elle obtient son diplôme en droit à l’université d’Etat d’Haïti (UEH). Jeune femme déterminée, entre 1936 et 1938, elle poursuit ses études, pour un diplôme en éducation et en sociologie à Porto-Rico. Ses efforts acharnés la conduisent par la suite aux Etats-Unis, pour une maitrise en éducation, et un doctorat en sociologie. Elle obtient également un certificat de spécialiste en organisation des communautés rurales.

Une vie de lutte en faveur des femmes

Haïti retrouve, dans les années qui suivent, une Madeleine, plus forte que jamais. Armée d’un bagage intellectuel lourd, elle est prête à affronter une société machiste. En 1934, au lendemain de l’occupation américaine, pleinement consciente des nombreux abus que subissent la majorité les femmes dans la société haïtienne où l’inégalité de genres est adoptée à outrance comme ligne de conduite dans la société, Madeleine, fonde la ligue féminine d’action sociale, l’une des premières organisations féministes du pays, pour l’émancipation de la femme haïtienne. La ligue se donne pour objectif, l’amélioration physique, économique et sociale de la femme haïtienne. La ligue entame bon nombre d’activités à travers le pays pour la prise de conscience des femmes de leurs conditions dans la société. 

Madeleine, de son statut d’avocate, fait également des propositions en faveur d’avancées dans le code pénal et le code civil haïtiens qui font de la femme une mineure soumise à son mari. En 1935, La ligue publie aussi sa propre revue "La voix des femmes". Des femmes comme Yvonne Hakim Rimpel, collabore comme rédactrice, pour donner voix à celles qui ne le peuvent pas.

Avec son excellent sens de relations humaines, Madeleine, également fondatrice du foyer Alice Garoute, pour la formation des jeunes filles rurales, s’entoure de jeunes femmes actives et passionnées de l’époque et inaugure les premières luttes, teintées de violence, pour l’égalité de genres. Bientôt, les efforts se paient, à la grande joie de toutes les femmes, la constitution de 1950 ainsi que la loi du 25 janvier 1957, confirme la jouissance des droits civils et politiques de la femme haïtienne. Et en 1957, pour la première fois, une femme, Madeleine Sylvain- Bouchereau, participe aux courses sénatoriales.

Malheureusement avec l’élection de François Duvalier, ce beau combat s’arrête dans son envol, La ligue cesse ses activités. Persécutées pour leurs désirs de liberté, nombreuses sont ses membres et alliées à s’exiler, sa collaboratrice Yvonne Hakim Rimpel, est même agressée.

Une carrière riche et diversifiée

Madeleine, en outre, se construit une carrière riche et diversifiée, entre Haïti et l’étranger, sans oublier sa passion pour les choses intellectuelles. En 1940, elle devient professeur à l’institut d’Ethnologie, en 1945, à l’école nationale d’Agriculture et à l’université de Fisk. Elle est aussi consultante au département de l’enseignement rural. Bientôt, en 1944, elle est chargée de l’organisation des services sociaux dans cinq camps de prisonniers polonais déportés en Allemagne, pour les Nations-Unies. En 1951 et en 1952, elle siège à la commission de statut de la femme aux Nations-Unis, à New-York.

De 1952 à 1956, elle est membre du comité pour l’organisation des cours d’été de la ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté et co-directrice des cours de Copenhague et de Hambourg. En 1958, sous la protection de la ligue internationale des femmes, elle mènera une enquête dans les pays du Moyen-Orient sur les conflits dans cette région. Elle est aussi vice-présidente de la ligue internationale des femmes avocates. Elle est l’auteur de nombreuses publications, entre autres, son œuvre’’ L’éducation des femmes en Haïti’’, 1944, reçoit le prix Suzanne Brownwell Anthony, une militante américaine des droits civiques, de la Byrn Mawr College et en 1954. Son texte’’ Haïti, portrait d’un pays libre’’ a été traduit en allemand.

‘’Nous avons foi dans le succès. Qu’importe qu’il brille seulement pour ceux et celles qui nous suivront, pourvu que nous ayons contribué à instaurer la justice et la démocratie dans notre pays’’, est une déclaration faite par Madeleine aux constituants de 1946.

La femme militante, politique, intellectuelle et professionnelle accomplie, laisse au pays un héritage considérable avant de mourir à New-York en 1970. Madeleine est l’une des femmes à avoir marqué sa génération, avec un parcours académique et professionnel aussi soigné. Son travail colossal, l’amène au rang de ces rares personnes à avoir pensé aux générations futures.

Wyddiane Prophète

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