Jeudi 16 Août, 2018

L’incroyable histoire de trois sœurs haïtiennes, nées le même jour

Le couple Jennifer et Gesner a donné naissance à trois filles: Roodlanda, Roodmilla, Roodmaella. Elles sont actuellement âgées de six ans. Photo: Loop Haïti /Estaïlove St-Val.

Le couple Jennifer et Gesner a donné naissance à trois filles: Roodlanda, Roodmilla, Roodmaella. Elles sont actuellement âgées de six ans. Photo: Loop Haïti /Estaïlove St-Val.

Le couple Jennifer et Gesner a donné naissance à des triplés. Trois fillettes actuellement âgées de six ans, pleines de gaité et en bonne santé. En classe de première année fondamentale, elles poursuivent une scolarité normale et développent un talent fou pour la danse.

Jennifer Lamour et Gesner Amiscar ont entamé une relation sentimentale dès leur plus jeune âge. Affectés par le séisme du 12 janvier 2010, ils se sont installés provisoirement dans un camp de sinistrés à St-Christophe où le projet de fonder une famille réelle s’est imposé à eux, sans guère de moyens ni de maturité. Leur vie allait être chamboulée lorsque le couple s’apprêtait à enfanter pour la première fois.

La chaumière précaire qui loge la famille d’Amiscar à Saint-Christophe. Photo: Loop Haïti /Estaïlove St-Val.

Au début, la grossesse s’est déroulée sans grande complications. Jennifer a effectué une visite médicale pour se faire une idée de l’évolution de  son ventre, excitée à l’idée d’obtenir une première image de la créature qui l'habite. À son grand étonnement, la première échographie révèle qu’elle attend non pas un seul ou deux, mais trois bébés !

L’émotion et l’appréhension qui assaillaient le père à l’annonce de cette nouvelle ont été telles qu’il aura fait passer sa femme 5 fois l’examen médical pour se convaincre qu’elle porte vraiment des triplets. « On ne s’était pas préparés pour ce cas », se souvient-il. Le fait est que la grossesse multiple présente des risques plus élevés que la grossesse normale tant pour la mère que pour les fœtus. C’est encore plus vrai dans un pays où les soins de santé et maternité sont quasi inaccessibles aux petites bourses.

Après un certain temps, une certaine foi spirituelle aura raison de l’inquiétude du jeune couple. « Si c’est Dieu qui les a conçus, il me donnera les moyens pour en prendre soin », raisonne Gesner. Une façon de dire : « Quoiqu’il en soit, les bébés seront bien accueillis ».

En 2011, par une opération césarienne à la maternité à Isaïe Jeanty de Chancerelles, Jennifer a mis au monde trois filles auxquelles elle donnera les noms de Roodlanda, Roodmilla, Roodmaella. La nouvelle s’est répandue comme une trainée de poudre dans le quartier et les habitants curieux se sont précipités pour découvrir le miracle de la vie et partager la joie de la famille qu’ils surnomment désormais « manman 3, papa 3 », en référence aux triplés.

Les sœurs Amiscar. De gauche à droite : Roumilla, Roudlanda, Roodmaella. Photo: Loop Haïti /Estaïlove St-Val.

Si elles sont nées en parfaite santé, à seulement un mois de vie, les trois bébés tombent brusquement malades (vomissements, diarrhée…) et ont dû être hospitalisées en urgence pendant un mois. Devant la souffrance de ces petits êtres humains, sensibles à la douleur, quelle n’a pas été l’inquiétude des parents…

Cette période difficile est désormais derrière eux. L’un conducteur de taxi-moto, l’autre marchande de fritures, Jennifer et Gesner se démènent comme un diable dans un bénitier pour subvenir aux besoins de leurs progénitures. Sans l’aide d’aucun organisme public ou privé, les charges financières pour l’alimentation, les soins de santé, le divertissement de trois enfants du même âge restent énormes.

Mais les soucis quotidiens sont largement compensés par le bonheur que procure la présence de trois enfants. Très éveillées, Roodlanda, Roodmilla, Roodmaella, animent bien la vie de leur famille. Leur complicité est évidente. Même âge, même taille, yeux vifs, cheveux crépus et châtains, lèvres roses… elles sont unies des ressemblances physiques que seuls les parents parviennent à discerner.  « Je peux reconnaitre de loin la voix de n’importe qui d’entre les trois », assure « Papa 3 » qui dit observer discrètement des différences de tempérament et quelques petites manies – l’une suce son pouce, l’autre tète sa langue, la 3ème  ne fait « nulle chose » de particulier.

Elles se font connaitre dans toute la zone de Saint-Christophe par leur talent fou de danseuses. Elles sautent, se déhanchent et virevoltent comme des papillons au son du « rabòday ». Les sœurs Amilcar jouent ensemble, mangent ensemble, se couchent ensemble et ne se quittent presque pas d’une semelle. Même à l’école, ni l’institutrice, ni les amitiés ne sauraient les départager. Elles poursuivent main dans la main une scolarité normale. Après avoir complété avec brio le cycle préscolaire, a six ans, elles sont actuellement en classe de première année fondamentale à l’Ecole Mixte Arbre de Vie où elles découvrent de nouvelles matières dont le calcul, l’histoire, la géographie. Mais ce qui les passionne le plus sont le chant et la poésie.

Malgré ses journées de travail chargées, le père assure qu’il passe beaucoup de temps avec ses enfants pour veiller à leurs études. Et la mère, pour souligner qu’elle n’a jamais dérogé à ses responsabilités depuis leur naissance, s’enthousiasme : « J’avais beaucoup de patience envers elles. Je les ai allaitées jusqu’à 21 mois ».

Dans la précarité de leur abri temporaire planté sur une colline désertique à Saint-Christophe, Jennifer et Gesner se donnent la liberté de rêver en couleurs et former des projets ambitieux pour la vie future de leurs trois filles : devenir infirmières, ou médecins, mais idéalement immigrer au pays de l’Oncle Sam pour expérimenter le « rêve américain ».