Dimanche 20 Octobre, 2019

L’Etat et la corruption en Haïti : un véritable accord de dépendance !

L’Etat et la corruption en Haïti : un véritable accord de dépendance !

L’Etat et la corruption en Haïti : un véritable accord de dépendance !

"Les dirigeants parlent, mangent, négocient et dansent au rythme de la corruption. [...] Au plus haut de l’Etat, on surfacture les contrats, on invente des projets bidon pour voler et détourner l’argent publique, on consomme et boit du café pour des millions, même les promesses coûtent cher dans ce pays." 

Par Dahney CORIELAN

Souvent on a tendance à définir l’Etat suivant une logique purement juridique en lui conférant une personnalité morale et un caractère institutionnel tout en oubliant royalement que cette notion essentiellement philosophique ne peut être comprise dans le réel certain1 qu’en tant que phénomène socio-psychologique. Au cours de son évolution, la notion de l’Etat a connu différentes formes de conceptualisation. Machiavel le considère comme un art -« l’art de l’Etat »- et comme une fin. Pour lui, l’Etat est doté de raison -« la raison d’Etat »- qui le soumet à un impératif de justice sociale. Il impose la loi. Hobbes le voit en termes de pouvoir absolu - « le Léviathan ». L’État chez Hobbes ne se présente plus, comme chez Aristote qui le voyait comme le prolongement de la nature humaine, mais comme une construction artificielle et rationnelle des hommes. L’essence du pouvoir (de l’Etat) est d’être absolue et Hobbes le considère comme une construction rationnelle2.

Hegel, pour sa part le fait naître de la lutte des hommes pour la reconnaissance. Dans les principes de la philosophie du droit, il plaide pour un Etat rationnel organique qui se repose sur le droit et sur des valeurs. En tant qu’entité rationnel organique, Hegel nous dit que l’Etat ne peut pas admettre la séparation des pouvoirs3. Il s’oppose donc à Montesquieu qui prône la séparation des trois pouvoirs qui fondent l’Etat. « Il faut que le pouvoir arrête le pouvoir… ». Rousseau (1762) de son point de vue considère l’Etat comme un Contrat social, Carey (1861) le fait résulter d’une association de brigands4;  Platon, Marx et les Marxistes lui octroient l’omnipotence, reconnaissant en lui l’autocrate absolu ordonnant toutes les relations politiques, économiques et même sexuelles (Platon) des citoyens, pendant que le libéralisme5 le confine à l’impuissance d’Etat-Gardien de la paix et que l’anarchisme réclame sa suppression définitive.

Enfin, aucune conception philosophique, juridique, économique de l’Etat n’est donc satisfaisante. Pourquoi ? Parce qu’aucune d’elles n’a été conçue du point de vue sociologique, nous dit Frantz Oppenheimer (1913)6, grand sociologue allemand.  L’Etat, objet historiquement universel, ne peut être compris dans son essence que par une étude réfléchie embrassant dans ses grandes lignes toute l’histoire universelle.

Ainsi, Oppenheimer nous dit que seule la théorie sociologique s’est jusqu’ici engagée sur ce chemin, le grand chemin de la science : toutes les autres se sont formées comme théories de classe. Tout Etat a été et est un Etat de classes et toute théorie politique a été et est une théorie de classe. Et une théorie de classe n’est pas le produit de la raison qui scrute mais celui de la volonté qui convoite et commande (…). De là, la compréhension de l’Etat nous permet bien de nous rendre compte de la nature des théories politiques mais la connaissance de ces théories ne peut en aucun cas nous éclairer sur la nature de l’Etat.

L’Etat n’est donc pas cette fin que préconise Machiavel, ni ce Léviathan de Hobbes, ni cette entité rationnelle organique chez Hegel, ce contrat social chez Rousseau etc. Il est quant à son origine, et presque entièrement quant à sa nature pendant les premiers stages de son existence, une organisation sociale imposée par un groupe vainqueur à un groupe vaincu, organisation dont l’unique but est de réglementer la domination du premier sur le second en défendant son autorité contre les révoltes intérieures et les attaques extérieures. Et cette domination n’a jamais eu d’autre but que l’exploitation économique du vaincu par le vainqueur. Aucun Etat primitif dans toute l’histoire universelle n’a eu une origine autre (Oppenheimer : 1913). Sur la scène internationale actuelle, les notions de puissances et de pouvoir dans les actions des Etats peuvent confirmer cette thèse. Les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. Ils poursuivent un but, forgent des idéaux. L’Etat ne peut devenir meilleur que si on cherche à comprendre sa nature et son sens sociologique en lui imposant un nouveau terme pour désigner ces formes supérieures en tant qu’organisation sociale7.  

Haiti

En Haïti, cependant,  on peut vite faire une idée de l’Etat à la lumière de la sociologie critique d’Oppenheimer. L’Etat haïtien est en crise, il est malade - « la maladie de l’Etat » - ou, à fortiori, n’existe pas. Pourquoi ? Parce-que depuis 1805, période à laquelle l’Empereur Jean-Jacques Dessalines a voulu asseoir un Etat d’égalité, d’équité et de bien-être pour tous, on a jamais pris le temps de conceptualiser l’Etat, de créer l’Etat (puisqu’il est une création sociale). Si certains penseurs (des hommes de droit pour la plupart) s’acharnent à parler de l’Etat haïtien comme s’il existe vraiment, peuvent-ils nous dire le but poursuivi par cet Etat ? Quels sont les idéaux qui le fondent ? Comment le perçoit-on?

L’Etat haïtien depuis la mort de l’Empereur a toujours été un fantôme. Il est un Etat de classes et de clans, un Etat partisan qui ne se soucie guère de l’intérêt et du bien-être collectif. Outre ses tares économiques, sociales et politiques, il a fondamentalement un problème de conceptualisation. On doit conceptualiser l’Etat, donner un sens, un but, un idéal à l’Etat afin de réinventer l’avenir en Haïti.

Aujourd’hui, la situation est devenue plus chaotique. Le pays est comme un bateau sans gouvernail. Tout semble se converger vers et pour la corruption. La corruption mange l’Etat! Elle seule dirige. Pour autant, le peuple croupisse dans la crasse et crève dans la misère pendant que plus de 4 milliards de dollars américains viennent de s’envoler en éclat (Kot kob petro caribe a ?). Pas d’hôpitaux ni de logements sociaux, l’éducation est au rabais, la nourriture un luxe, l’environnement une catastrophe ! Le peuple ne fait plus confiance à cet Etat qu’il considère comme son ennemi : L’Etat contre le peuple !

Les dirigeants parlent, mangent, négocient et dansent au rythme de la corruption. L’action étatique s’assoit sur la corruption et l’avenir ne se dessine que par la corruption (que ce soit dans le champ politique, social ou économique). La seine couche du pays (la jeunesse) est livrée à elle-même. Au plus haut de l’Etat, on surfacture les contrats, on invente des projets bidon pour voler et détourner l’argent publique, on consomme et boit du café pour des millions, même les promesses coûtent cher dans ce pays. Les paysans abandonnent la terre ! Les chefs de gangs mènent la danse et font le jeu des tarés du politique et de l’économique! Le peuple souffre et se désespère !

Notre voisin, la République dominicaine fonce à pas de géants sur la route du progrès. Cuba, Jamaïque, Porto Rico et les petits pays des Antilles réinventent leur avenir dans ce monde globalisé alors que de notre côté, nous préférons attendre la solution du « Blanc », nous quémandons par-ci et par-là comme des chiens errants. Hélas! On a perdu la capacité d’avoir honte, nous dit le professeur Hérold Toussaint. Mais, où sont les insurgés, les dignes filles et fils d’Haïti, ceux et celles qui portent Haïti dans leur cœur et au plus profond de leur âme? Peuple haïtien, indignez-vous, offrez-vous la liberté de vivre dignement par la révolte, défendez votre droit d’exister et d’espérer, combattez-vous pour construire un Etat haïtien porteur d’idéaux de bien-être et de valeurs humaines. Vous le méritez bien ! Sortez de ce silence sinon ces assoiffés aux crânes rasés vont finir par tous vous dévorer.

Dahney CORIELAN

Avocat-Anthroposociologue

dahney.corielan.1@ulaval.ca Québec, le 14 avril 2019

 

Références bibliographiques

  1. 1.- À l’opposé du réel incertain chez N. Machiavel
  2. 2. - Thomas Hobbes, Léviathan, Gallimard, coll. Folio Essais, 2001, chap. 13, pp. 220-228
  3. 3.- Voir Georg Wilhelm F. Hegel in Phénoménologie de l’esprit, 1807
  4. 4.- Henry Charles Carey, Principes de la science sociale, 1861
  5. 5.- D’Adam Smith jusqu’à la conception économique contemporaine
  6. 6.- Frantz Oppenheimer, L’Etat, ses origines, son évolution et son avenir, 1913
  7. 7.- Oppenheimer lui a désigné sur le terme de» «Fédération libre »

 

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