Vendredi 6 Décembre, 2019

Le viol: entre injustice et impunité en Haïti

Les agressions sexuelles constituent une classe d’infraction endémique entravant le respect des droits de l’homme en Haïti. Sur des cas de viol avoisinant les 425 par année (dont 90 à 100 perpétrés sur des mineurs), moins de 10% sont traités par la justice, selon le Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH). L’accès à la justice pour tous semble être une fiction, alors qu’il est l’un des 17 objectifs de développement durables (ODD) fixé par l’Organisation des Nations-Unies envers lesquels Haïti s’est engagé.

 «J’ai été violé par un dénommé Paul Henry Mondésir le trois (3) Avril dernier dans le bar-resto très prisé à Delmas», confie Marie*, jeune étudiante de 28 ans, finissante à la Faculté de Linguistique Appliquée (FLA). L’agresseur, se faisant passer pour un cadre d'un grand média, l’avait promis de l’intégrer à titre de correctrice dans le quotidien. « Nous étions sensés discuter du travail, quand il m’a sorti brusquement son arme à feu et me prévient avec insolence qu’au premier cri de secours, une balle me traverserait la tête», dit-elle, d’une voix accablante. Apposée sur sa bouche sa main gauche et son pénis sous sa jupe, il a commencé à la pénétrer brutalement, sans préservatif, regrette-t-elle. Après son éjaculat, il a confisqué son portable et a menacé de l’abattre ainsi que sa famille, si jamais elle entreprendra des démarches pour le dénoncer.

Une situation abominable qu’elle n’est pas la seule jeune femme haïtienne à l'avoir vécue.

A chaque victime son histoire, mais celle de Marilyne*, rencontrée à la Facsdis (Association qui milite pour le droit des LGBTI), a bousillée sa vie. Violée en 2014 par trois (3) jeunes garçons sur la route de Turgeau, elle vit avec son cœur rongé de douleur. Les séquelles de cette horrible scène la déprime à chaque remémoration, explique-t-elle. Depuis, fumer devient son seul palliatif. Pour éviter des traumatismes constants, depuis un certain temps, elle n’entretient des rapports sexuels qu’avec des femmes. «Depuis le viol, je suis inconfortable avec les hommes, je vis avec le spectre d’être en face de mes agresseurs », avoue la jeune lesbienne sous une bouffée de cigarette. Pour éviter les stéréotypes, elle s’est obligée de déménager du Bas Peu de Chose ou elle habitait pour fuir tous ceux qui étaient au courant de son forfait.

Etonnamment, les femmes ne sont pas les seules à être passibles de viol. Si ce parasite attaque les femmes, les minorités sexuelles, la notion du genre n’est pas du tout épargnée. Redéfini dans le décret du 6 juillet 2005, la définition précise qu’il peut être exercé sur l’un ou l’autre sexe, ce qui n’exclut pas les garçons. C’est le cas d’un monsieur âgé de 39 ans, homosexuel depuis l’âge 15 ans, à qui nous donnons le nom de Mario.

Rencontré au bureau de l’organisation KOURAJ qui milite en faveur les droits des minorités sexuelles, Mario est victime il y a deux ans. « Revenant d’une cérémonie vodou à La Saline, je me suis fait agresser par 4 malfaiteurs qui m’ont mis à mort. Deux d’entre eux m’ont dépouillé de tout ce que j’avais et s’enfuient Ne voulant pas qu’ils me prennent pour un gang, je déclare mon homosexualité aux deux autres dans l’espoir qu’ils me lâcheront. Un d’entre eux qui vient de fumer une parcelle de craque, dit c’est le moment opportun pour lui de jeter sa gomme. Les deux, ils m’ont ravagés l’anus autant qu’ils le pouvaient. Une atrocité inimaginable !», raconte-t-il, en exhibant les cicatrices des coups et blessures laissés par ses agresseurs sur son front et ses bras.

Pour la militante de la SOFA (Solidarite Fanm Ayisyèn) et ancienne ministre à la Condition féminine Lise Marie Dejean, se faire ravager le vagin ou l’anus avec férocité, sans son propre consentement, sans protection contre les infections sexuellement transmissibles (IST), avec un pénis ou un objet, sous la menace ou sous la violence d’une ou plusieurs personnes, constitue la pire humiliation que l’on pourrait affliger à un être humain. Et la souffrance que provoque ce forfait devient plus atroce pour la victime, quand pour le viol qu’a subit son corps, le système judiciaire Haïtien viol en retour son droit : l’accès à la justice, explique-t-elle. A ce moment, la victime consent deux viols : par des malfrats assoiffés de satisfaire un fantasme orgasmique ; par des professionnels du droit, corrompus, sans scrupule qui, par insouciance ne la rendent pas justice, tance-t-elle. Ce double viol devient une double peine : celle de ses cicatrices et celle de son âme mutilée à jamais, conclut le numéro 1 de la SOFA.

Entre les victimes et la justice : règne de la méfiance

Voulant pas mettre sous les projecteurs son identité de lesbienne qu’elle exerce depuis tantôt dans l’ombre, Maryline abandonne la voie judicaire. Elle dit n’espérer aucune justice contre ses agresseurs parce qu’elle s’est faite tant outragée par des autorités judicaires et les enquêtes se poursuivent indéfiniment. Malgré les supports du cabinet de Jean Joseph Exhumé, elle dit préfère abandonner quoique cette scène d’horreur laisse pour elle des souvenirs indélébiles.

Mario, de son côté, n’a pas porté plainte. Il dit avoir en mémoire de nombreux cas des refus d’accès à la justice pour les hommes homosexuels. Tout en reconnaissant que la justice doit être pour tous, il préfère garder le silence. Le motif de son silence est qu’avant son viol, un de ses collègues homosexuel était lui aussi victime et a décidé de porter plainte au parquet de Port-au-Prince. Accompagné d’autres homosexuels, arrivant devant l’officier qui devrait leur recevoir, ce dernier leur a dit qu’«ici on ne reçoit pas d’homosexuels et appela d’autres collègues de bureau pour venir les ridiculiser pourvus qu’ils étaient gays». En sursaut le groupe de gay s’enfuie, raconte Mario.

L’appareil judicaire, défaillant entre le coupable et la victime

«La lenteur et l’impunité qui caractérisent le système judicaire haïtien représente un véritable blocage pour son avancement», regrette la professeure de droit pénale des mineurs, Mme Norah Jean François, également juge conseillère à la défense sociale à la cour d’appel de Port-au-Prince depuis 2002. « C’est ce qui démoralise les victimes le plus souvent », ajoute-t-elle. Elle dit tout de même espérer que lumière soit faite dans le dossier de l’ancien député Jean Baptiste Anthony Dumont, frère du Sénateur Patrice Dumont accusé par le RNDDH (Réseau National de Défense des Droits Humains) pour agression sexuelle sur une fillette âgée de 11 ans dont la société attend toujours le verdict.

Même son de cloche du côté du magistrat Wando St Villier qui pense que la chaine pénale haïtienne n’est pas tout à fait réceptive aux cris de douleurs des victimes. Alors que la peine prévue en cas de viol (selon l’article 278 du code pénal Haïtien), rappelle le magistrat, est de dix ans de travaux forcés pour «quiconque aura commis un crime de viol, ou sera coupable de toute agression sexuelle, consommée ou tentée avec violence, menaces, surprise ou pression psychologique contre la personne de l’un ou l’autre sexe». Toutefois, insinue-t-il, assez souvent les victimes sont au courant que leurs agresseurs sont en liberté.

Malgré les immenses efforts des organisations de droits humains et la modification de nombreux textes de lois pour combattre le viol, cette pratique que dénonçait l’écrivain-journaliste Justin Lhérisson en 1906, à travers le personnage Cadet Jacques (Kadejak) dans son roman Zoune chez sa Ninnaine, est loin d’être bannie et punie convenablement par la loi. Car l’amnésie collective, l’homophobie, l’apathie aveuglante de la société font oublier les difficultés que rencontrent les victimes et l’impunité qui règne au sein de l’appareil de justice en Haïti.

*Par souci de protection des personnes interrogées, elles sont désignées à l’aide des noms d’emprunt.                                                                                                                  

Marc-Evens LEBRUN

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