Mercredi 22 May, 2019

Le mot « Vertières » n’existe dans aucun dictionnaire français

« Vertières », symbole de la lutte des esclaves  et de la libération des noirs, est occultée dans l’histoire. Cette défaite qu’a essuyée la grande armée militaire de Napoléon Bonaparte, soit la plus puissante de l’époque, n’est pas mentionnée dans l’historiographie française.

On aura beau parler de Valmy, Austerlitz, de Waterloo, des batailles qui ont fait date et qui sont scellées dans la mémoire française. Mais « Vertières », frappé du sceau de l’oubli, n’est pas racontée dans les manuels d’histoire. « Ceux qui connaissent cette histoire sont peu nombreux, car la France vaincue s’est employée à effacer les traces de sa déconfiture dès la bataille terminée. Depuis 210 ans (et même plus), Vertières est tour à tour occultée, à peine mentionnée ou encore mal datée, sans parler de l’argument encore prévalent selon lequel les soldats de l’armée indigène n’auraient pu triompher, n’eussent été de la fatigue et du découragement des soldats français et de l’aide militaire britannique allié à Jean-Dessalines ».

Jean-Pierre le Glaunec, dons son livre « L’armée indigène ou la défaite de Napoléon Bonaparte », publié aux éditions Lux et préfacé par l’illustre romancier Lyonel Trouillot, défriche le sens de cet oubli, de cette occultation et revient sur la violence de cette guerre qui enfantera en janvier 1804 l’indépendance d’Haïti.

18 novembre 1803 est l’acte final de la guerre d’indépendance. « Dans la nuit du 18 au 19, c’est la fin de résurgence d’un monde colonial français, la fin du rêve napoléonien qui s’est effondré ce soir-là », explique l’auteur. Un moment clef de l’histoire puisque « Saint-Domingue, la plus belle colonie du monde atlantique français, s’effondre. Il n’y aura plus jamais d’esclavage à Saint-Domingue. L’idée de race et d’esclavage racial est battu en brèche par des citoyens et citoyennes, car des femmes se sont aussi combattues. Et c’est le droit à la vie, à la liberté et  à la citoyenneté qui a triomphé ce jour-là », poursuit-il.

Le professeur d’histoire à l’Université de Sherbrooke (Québec) soutient que la bataille n’est pas commémorée en Haïti avant les années 1930 environ. Au 19e siècle, une lutte de pouvoir entre différents chefs d’état haïtien qui cherchent à cultiver leur propre culte : difficile pour eux de faire des places à des héros de la guerre  comme Jean-Jacques Dessalines. Ils cherchaient eux-mêmes à entrer dans le panthéon haïtien. « Ce n’est qu’au 20e siècle que cette bataille est reconnue comme un moment fort de l’histoire d’Haïti à la faveur de l’occupation américaine. A partir du moment qu’il y a un nouvel occupant, on ressort les héros du placard historique pour mobiliser », dit-il.

Quelles conséquences découlent de cette lutte ? Elles sont d’ordre mémoriel, ajoute-t-il. « La conséquence principale, c’est qu’en France, la bataille de Vertières n’existe pas. 18 novembre n’existe pas dans le calendrier français. Le mot Vertières n’existe pas dans l’histoire et la mémoire de cette ancienne Métropole. » Selon Jean-Pierre le Glaunec, le mot ne figure dans aucun dictionnaire français des noms propres. Parce cette bataille était scandaleuse : elle a réussi à défier la grande armée militaire de Napoléon, vaincue par une bande d’anciens esclaves qui n’avaient pas, aux yeux des généraux français, droit à la citoyenneté.

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