Dimanche 22 Septembre, 2019

« Le ministère de la culture est un ministère du Carnaval »

Le cinéaste Richard Sénécal/Photo: Bouya Film

Le cinéaste Richard Sénécal/Photo: Bouya Film

Pour Richard Sénécal, réalisateur du film à succès I love you Anne, il est difficile pour un artiste de s’épanouir dans un tel contexte où les valeurs culturelles s’effritent, où la médiocrité a tendance à s’imposer comme standard. « Le ministère de la culture est un ministère du carnaval. Même pas du bon », dixit le cinéaste haïtien qui s’est entretenu avec Loop Haïti dans le cadre du Festival Nouvelles Vues d'Haïti.  Il regarde malgré tout l’avenir du cinéma haïtien avec optimisme.

Loop Haïti. : Vous êtes co-invité d’honneur du festival Nouvelles Vues d'Haïti. Qu’est-ce que cela dit pour vous ?


Richard Sénécal. : C'est évidemment un honneur d'être invité à la première édition du Festival Nouvelles Vues d'Haiti. C'est d'ailleurs la première fois que je suis honoré en Haiti. C'est d'autant plus significatif et pour moi symbolique que je le suis par des jeunes. Pas par une quelconque autorité, voire une autorité quelconque. C'est pour moi un indice que mon travail est enraciné à la fois dans l'histoire du cinéma et dans une projection sur l'avenir. 

Loop Haïti. : Vous êtes l’auteur de plusieurs longs métrages dont Barikad, Cousines, I love you Anne et We love you Anne. Quels souvenirs gardez-vous de ces films à succès ?


R.S. : Ces films sont représentatifs de ce que l'on peut définir comme l'âge d'or du cinéma haïtien. Le seul que nous ayons eu, malgré ses limitations et ses faiblesses. Comment ne pas être nostalgique de l'engouement du public, des longues files à l'entrée des salles, des grandes premières majestueuses ? L'un des objectifs du festival est d'ailleurs de ressusciter les salles. Le vrai cinéma ne se conçoit pas autrement, même si par ailleurs, les modes de diffusion se sont diversifiés. 
 

Loop Haïti. : Ces films furent pour vous l’occasion de toucher à divers thèmes et de soulever plusieurs questions cruciales : chômage, prostitutions, racisme, discriminations. Diriez-vous que ces réalisations cinématographiques sont encore d’actualité ?


R.S. : Il n'appartient pas à moi de le dire. Ce serait plutôt le travail des critiques, s'il y en avait sous nos cieux. Je peux seulement noter que l'engouement pour mes films n'a point baissé. A quatre, ou mes longs métrages de fiction dépassent les 3 millions de visionnements légaux sur Youtube. La projection de Cousines vendredi soir sur la façade du Triomphe réunissait plusieurs centaines de personnes. Je présume que c'est parce qu'encore aujourd'hui, les gens s'y retrouvent. 


Loop Haïti. : Et comment arrivez-vous arrivez à imposer votre art, à tracer votre parcours dans un pays sans salles de cinéma et de spectacle, sans infrastructures de base et sans politique culturelle des décideurs de l’État.


R.S. : L'art de qualité peut s'imposer seul. A condition de trouver les bons vecteurs de diffusion. C'est un peu ce qui manque ici. Nous avons un ministère de la culture qui n'est grosso modo qu'un ministère du carnaval. Pas même du bon carnaval. Difficile donc pour un artiste de s'épanouir dans un tel contexte. Il y a aussi une perversion des valeurs culturelles. La médiocrité a tendance à s'imposer comme standard. 

Loop Haïti. : Comment voyez-vous l’avenir de ce cinéma pour les 5 prochaines années ?


R.S. : Je me permets malgré tout d'être optimiste. Le Festival Nouvelles Vues d'Haiti est la preuve, s'il en fallait une, qu'il y a une relève de jeunes cinéastes prête à s'affirmer si on leur en donne l'opportunité et les moyens. Preuve aussi que l'engouement du public, qui a répondu en nombre, est encore là, intact. Ce qui manque encore ce sont les fonds, l'organisation, de vrais circuits de distribution. Mais avec la montée d'internet et du streaming, il est permis d'espérer. 

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