Dimanche 15 Décembre, 2019

Le lycée Cléovil Modé des Côtes-de-fer est en détresse

Fondée en 1992, le Lycée Cléovil Modé des Côtes-de -fer se trouve dans un état lamentable. Entre manque de matériels didactiques et pédagogiques, insalubrité, faiblesse du corps professoral, entre autres, les usagers de cet établissement côtoient l’enfer au quotidien. Des salles de classes inappropriées aux latrines impraticables, cette institution a tout pour décrire les conditions dans lesquelles certains sont éduqués en Haïti. Allons à la découverte de cette école oubliée, située juste en face de la maison du père de Michel Joseph Martelly, ancien président de la République.

Vendredi 30 août 2019. 11 heures AM. Environ deux semaines avant la rentrée des classes prévue pour le 9 septembre.  Entre le bruit des motocyclettes qui font le va-et-vient, une porte de couleur verte nous donne accès directement à la Direction du lycée Cléovil Modé de cette ville fondée en 1743. Là, un vieux réveil est attaché au mur. Il indique 3h 35 PM. Les aiguilles ne bougent pas. Point besoin de se demander depuis quant il ne fonctionne pas, car dans mon téléphone il est 11h 15 AM. Cet espace est très éclairé par des rayons solaires qui filtrent les tôles rouillées de la toiture.

« Nous fonctionnons ici sans un secrétaire. Il n’y a pas de bibliothèque ni cafétéria. Nous avons seulement une carte de géographie et un globe terrestre usés », déplore Canéjuste Coquillon, 55 ans, censeur de l'établissement. « Nos latrines sont en mauvais état ici. Parfois, c’est le gardien qui se transforme en ménager pour nettoyer les salles. Le bâtiment n’est pas en mesure de tromper même le soleil. Encore moins la pluie » poursuit-il en pointant du droit un grand trou laissant le passage d’un grand rayon solaire.

Sur le visage de cet éducateur qui n’a pas reçu son salaire depuis un an, on peut lire "frustration". A moins de deux semaines de la rentrée des classes, M. Nicolas nous confie que les inscriptions se font au ralenti. «  En raison du mauvais état de l’établissement les parents n’envoient pas leurs enfants ici. Ils les envoient dans des écoles privées. Sauf les plus vulnérables qui n’ont pas d’autres alternatives viennent ici. Depuis le lancement des inscriptions, nous en avons reçus seulement 65 », informe cet homme qui se donne, malgré tout, à la cause de l’éducation dans sa communauté.

A l’occasion de cette rentrée des classes, le spectacle est lamentable. Les salles de classes sont en mauvais état. L’état des bancs est critique, car ils ont déjà subi plusieurs réparations. Les murs sont dégradés. Sur la cour, c’est un espace sauvage. La toiture accuse le coup. Des hautes herbes poussent par-ci par-là. Dans cet espace qui reçoit des centaines d’écoliers durant toute l’année, il n y a pas même un vrai point d’eau.

 

Les élèves revenant des latrines presque à ciel ouvert n’ont pas toujours la possibilité de se laver les mains à cause du manque d’eau. « Parfois, l’odeur dégagée par les latrines nous empêche de travailler » raconte d’un air résigné, Daniel Nicolas admis en philo. « Il faut que le lycée soit reconstruit. L’Etat haïtien doit assumer ses responsabilités », recommande l’élève de 22 ans. Germain Jean-Louis abonde dans le même sens. « Je demande à l’Etat haïtien de prendre ses responsabilités envers ces centaines d’élèves abandonnés », exige ce citoyen engagé pour l’avancement du Sud’Est.

Alors que l’Etat généralise le nouveau secondaire depuis 2015, le lycée Cléovil Modé est loin de cette voie. Car l’école n’est pas alimentée en électricité. Il n’y a pas même un ordinateur à la direction. Pourtant en ce 21è siècle, les élèves devraient avoir accès à un laboratoire informatique bien équipé. De plus, étant donné que la toiture est en tôle, la chaleur est une autre difficulté à laquelle confrontent les élèves. Malgré les contreplaqués (plywood) utilisés au plafond, ils ne peuvent pas résister.

En raison de la situation du lycée, le censeur Canéjuste Coquillon va plus loin en pointant du doigt le manque de volonté de l’ancien Député Lesly Guirand. Ce dernier était son censeur de 1994 à 2007. Mais malheureusement il n’avait pas entamé les démarches nécessaires afin de sortir les élèves de cet enfer, dénonce ce censeur qui succède à Guirand. Il n’a pas mâché les mots pour dénoncer Michel Joseph Martélly également qui avait visité la commune plusieurs fois durant son quinquennat.

« Quand il peut la nuit, mieux vaut rester chez soi que de venir en classe. Car les salles se transforment en bassin », crie Nicolas Daniel, admis en philo. Le jeune homme de 22 ans n’a pas manqué de mots pour décrire sa situation. "Misère", "calamité", "prison", sont autant de qualificatifs utilisés par Nicolas pour décrire la situation. « Quand il pleut pendant la journée, les professeurs se voient dans l’obligation de suspendre leurs cours. Puis les élèves se réfugient en petits groupes dans des coins afin de parer la pluie », lance avec un sentiment de révolte, le jeune côtiférois.    

 

Quoiqu’en détresse, ce lycée attire des élèves qui viennent de loin. « Nous recevons ici des élèves qui viennent du département des Nippes surtout dans la localité de « Savanne Henry ». Ces élèves laissent chez eux depuis 4 heures du matin. Ils passent plus de 3h en suivant le lit de la rivière des Côtes-de-fer pour arriver au lycée. En période pluvieuse, quand la rivière est en crue, c’est un véritable chemin de croix pour ces enfants », avance le censeur, comme une supplication devant un être suprême.

« Un élève qui passe toutes ces heures à pied pour arriver ici, et qui doit retourner le même jour chez lui, comment va-t-on lui demander de rester jusqu'à 4 heures PM dans l’actuel système du Nouveau secondaire ? » questionne-t-il, la main sous la joue.

Les élèves du lycée Cléovil Modé des Côtes-de-fer jouissent, dans l’injustice, de leur droit à l'éducation. L’état de cette école, comme beaucoup d’autres de la commune, demande une intervention d’urgence. Si l’école est vraiment l’avenir des enfants, l’avenir de ces centaines d’écoliers est incertain compte tenu des constats.

Mosard Jean-Louis

 

Recevez gratuitement les dernières nouvelles d'Haïti et d'ailleurs directement sur votre téléphone en téléchargeant l'App de Loop News :