Samedi 29 Février, 2020

Le harcèlement scolaire : un tueur silencieux et invisible

Des jeunes filles reviennent de l'école, au Sénégal (image d'illustration).
© AFP PHOTO / SEYLLOU

Des jeunes filles reviennent de l'école, au Sénégal (image d'illustration). © AFP PHOTO / SEYLLOU

"C’est comme être pris dans un filet. Vous ne pouvez pas vous en libérer si vous ne dites rien : mais si vous dites quelques choses et que le filet ne disparait pas, alors, il se resserre sur vous" | Martas Santos Pais

Le harcèlement scolaire et particulièrement le harcèlement entre enfants est un sujet de plus en plus analysé dans les médias à l’étranger. Quant à l’analyse de ce fait social, elle est pratiquement nouvelle et sa définition ne fait pas unanimité. Les définitions pullulent, mais de façon synthétique, Emmanuelle Piquet le définit comme un ensemble de relations redondantes qui engendre une extrême souffrance chez un enfant ou adolescent. Selon l’auteure, le harcèlement scolaire a des caractéristiques qui lui sont propres ; la violence, la répétitivité et l’isolement de la victime. Ce dernier est considéré comme le résultat de la répétition de la violence faite dans le milieu scolaire.

Le sept février 2019, en plein débat, M. Emmanuel Macron a été interpellé par un jeune garçon victime de harcèlement scolaire dans son établissement pendant plusieurs années. Quelques mois plus tard, soit le neuf novembre 2019, l’actuel président de la France a réalisé une vidéo sur le harcèlement scolaire qui est devenue virale. Il y met toute sa force pour le dénoncer. 

Même si on parle peu du harcèlement scolaire en Haïti, cela n’efface pas sa récurrence dans les milieux scolaires. En effet, ils sont nombreux ceux qui en portent encore les marques indélébiles. C’est un sujet qui tient à cœur les psychologues, surtout ceux qui évoluent dans le secteur éducatif étranger. Claire de Saint Martin et Eric Debarbieux figurent parmi ceux qui réfléchissent et font des approches pertinentes sur la question.

Malgré les nombreuses recherches effectuées sur la question à travers le monde, les éducateurs haïtiens font très peu de cas de cette situation (le harcèlement scolaire). Sachant que chaque pays a sa propre vision des choses en fonction des faits qui se produisent, cette pénurie d’œuvres haïtiennes sur la question nous empêche de bien comprendre le harcèlement dans le milieu scolaire haïtien. Cependant, il est des indices universels du harcèlement scolaire sur lesquels nous nous basons pour produire notre réflexion.

Tout enfant a subi ou a vu quelqu’un de sa classe subir de petites taquineries de la part des autres. Certains élèves prennent plaisir à le faire juste pour se faire passer comme star de la classe et attirer des regards et d’autres le font parce qu’ils l’ont subi eux même. À coté de cela, il y a les spectateurs qui sont de plusieurs catégories ; ceux qui sourient et ne disent mot, ceux qui ont de la peine pour les harcelés et ceux qui regardent juste. Ils ne sourient, ne commentent et ne harcèlent pas. Pour faire simple, on peut les appeler spectateurs passif et actif.

Beaucoup de parents ne cernent pas le mal être d’un enfant harcelé, alors que cela va plus loin qu’on l’aurait imaginé ; ce ne sont pas que de petites chamailleries entre camarades.  

Les harceleurs n’imaginent pas non plus la solitude, l’humiliation, les blessures qui vont perdurer et la meurtrissure qui résulte du harcèlement scolaire. Ils tirent leur force dans le comportement des spectateurs et le caractère de la personne ciblée. Ils ont besoin de rieurs, d’applaudissements et cela peut même occasionner le grossissement de leur ‘’team harceleur’’. Celui qui harcèle se croit être fort et superstar et veut qu’on le voie comme tel. Alors que, malgré la gravité des faits, la plupart des enfants harcelés s’enferment dans le silence, allant jusqu’à se sentir coupables de ce que les autres leur reprochent. Par peur de représailles en cas de dénonciation, la victime craint que cela devienne plus grave 

Tout le monde peut être tarabusté et devenir la risée d’une classe ou de tout un établissement. On peut être la cible en fonction de sa minceur, son intelligence, sa rondeur, et même son handicap. Il n’existe pas une catégorie d’enfants spécifique qui subit le harcèlement scolaire.

On ne sent pas les mots comme les coups, mais ils font aussi mal ; tels sont les propos d’une mère dont sa fille a failli se suicider dans les toilettes de sa nouvelle école. Si l’enfant a répondu que tout va bien lorsqu’elle a été questionnée autour de sa nouvelle expérience, sa tentative de suicide a poussé sa famille toute entière à penser à la réponse donnée en matin avant son départ pour l’école.

Depuis environ trois mois, elle vit son enfer. Des coups venant de tous endroits lui font perdre son équilibre, des injures et des regards tueurs lui enlèvent toute sa défense. Elle s’en veut. On a même baissé son pantalon pour voir la couleur de sa culotte. Sans dire mot, après cette scène horrible, la jeune écolière, chérie à la maison et malmenée dans son école par ses camarades, décide de mettre fin à sa vie. Elle rentre discrètement dans les toilettes et a failli se suicider avec son ceinturon parce qu’elle se sentait avoir la classe sur son dos. Elle n’a pas matérialisé son idée grâce à la vigilance de deux camarades qui la suivaient depuis les taquineries jusqu’à ses dernières mines de désolation. 

La mère, déçue, a été voir une psychologue avec sa fille. Elle devient plus inquiète en apprenant de la psychologue que la plupart des enfants cachent ce qui les rend malheureux pour ne pas déranger leurs proches.

Le harcèlement n’est pas visible et échappe aux parents puisque cela se passe dans un espace où ils n’évoluent pas. Avec les nouvelles technologies, il se produit un autre phénomène appelé cyber-harcèlement que les parents ignorent. Après les heures de cours, l’enfant continue à être harcelé. Il peut sauter sur une photo qu’il n’aurait pas mise sur Instagram par exemple. 

Du coup, l’enfant porte toutes les charges. Vu qu’il n’a pas forcément une maturité émotionnelle pour gérer les brimades de son entourage, il peut couler à n’importe quel moment.

Dans un souci d’équilibre, il est important de produire une analyse sur les harceleurs. Dans la plupart du temps, le projecteur est fixé sur les harcelés et on ignore les auteurs du harcèlement. Un harceleur peut être aussi un harcelé ou un ancien harcelé. 

Avant même d’envisager de changer toute la culture de chaque communauté scolaire, avant d’envisager des mesures palliatives, il faut justement comprendre les soubassements de la violence scolaire. La vigilance est de mise, car le harcèlement scolaire peut émaner du mode de fonctionnement d’une société. C’est tout un problème social. Le harcèlement scolaire est ce qu’on voit, mais par-dessus tout, il existe d’autres aspects liés  à ce que l’enfant incruste comme valeur et ce qu’il subit dans son entourage.

Les causes paraissant les plus réelles résident dans un contexte social plus large ; celui dans lequel l’enfant évolue. Et là, on est dans la lignée de Georges Moschos, dans son article publié dans  la revue : « Mettre fin aux tourments : s’attaquer au harcèlement, de la cour de récréation au cyberespace[1]», qui comprend que la vie des harceleurs est envahie par l’insécurité, l’égoïsme et le manque de respect envers toutes personnes qui leur fait concurrence ou qui représente des valeurs différentes. 

Moschos pense qu’après avoir compris les racines de la violence scolaire, l’école comme mécanisme de socialisation doit jouer un rôle déterminant, en ce sens qu’elle doit aider les enfants ayant des difficultés dans leur environnement social à les transformer en force. Non pas une force qui se transformera en domination, mais qui mènera à une coexistence pacifique.

Dans ce même ordre d’idée, on va dire que les écoles ont besoin d’une culture de participation et de coopération dans le but de développer de bonnes relations dans un climat pacifique. Il faut aussi apprendre aux enfants le goût de la communication et du dialogue pour résoudre leurs problèmes. Cela restera comme un acquis qui leur permettra de résoudre des problèmes plus grands dans un cadre social plus large, c'est-à-dire plus singulièrement favoriser un climat d’humanité. Il faut s’assurer que les auteurs de harcèlement comprennent ce qu’ils font, ainsi que son impact sur la vie des autres, il faut aussi s’assurer que les victimes puissent parler avec assurance de ce qu’elles vivent. Les parents doivent s’assurer qu’ils connaissent le mécanisme mis en place pour gérer les cas de harcèlement au niveau des écoles.

Quelques témoignages d’enfants harcelés

Espérancia JEANNOT, ancienne élève du collège St François d’assise et Ste Marie des Anges, a été la risée de certains groupes d’élèves pendant environ cinq ans. On la harcelait pour sa timidité, son intelligence et son rang social. On m’a battue, dit-elle d’une voix à peine audible. Parfois, elle s’isole et est indifférente. Lorsqu’elle a été questionné sur son attitude : «, je n’ai pas eu beaucoup d’ami.es », dit-elle avec amertume. Les directeurs et directrices montrent leurs appréciations pour les enfants les plus fortunés et leur accordent une grande protection, renchérit-elle. C’est un mauvais souvenir qui remonte comme de l’acide dans la bouche d’une jeune femme environ huit ans après.

L’ancienne lauréate du concours de plaidoirie organisé par le Bureau des Droits Humains en Haïti, Esther Grégoire, a été victime de harcèlement scolaire à cause de sa rondeur. Au Collège Catherine Flon, on commence à la harceler en 9ème année fondamentale, on vole ses cahiers et ses livres. Comme plusieurs autres cas, elle s’isolait et ne s’amusait pas en récréation par peur du ‘’team harceleur’’. Elle fuyait le collège par peur d’y être maltraitée. Comme séquelles, la jeune professionnelle dit être susceptible et a peur des groupe jusqu’à présent.

Rajou*[2] a été pendant plusieurs années la souffre-douleur muette de sa classe. Elle a été victime par plusieurs groupes. Jusqu’à présent, elle ne veut pas en parler. Selon elle, en parler, c’est revenir sur des jours qui ne laissent que des goûts âcres dans sa vie. Ce qui montre à clair qu’elle ne guérit pas de ses maux. 

Le harcèlement scolaire est une forme de violence qui tente d’éliminer tous les moyens de défense de l’autre. Les professeurs et responsables d’écoles ont tendance à banaliser les comportements des moqueurs, pensant que ce sont de petits différends qui seront réglés dans pas longtemps, alors que cela peut coûter la vie à un enfant. Cette spirale infernale peut avoir des répercussions néfastes dans la vie des enfants harcelés, telles que: manque d’estime de soi et manque d, autonomie.

En Haïti, malgré la ratification de la convention internationale des droits de l’enfant, rien n’est fait de concret pour gérer ce mal que subissent les enfants dans le milieu scolaire.

Tout enfant a le droit de s’épanouir dans son école. Aucun prétexte ne doit mettre fin à ce droit.

Par Stéphanie St Surin

Références 

Emmanuelle, Piquet, Le harcèlement scolaire en 100 questions, Paris, édition tallandier, 2017, p.16.

Debarbieux, Eric. ‘’ Les enquêtes de victimation en milieu scolaire : leçons critiques et innovations méthodologiques’’, Déviance et Société, vol. vol. 28, no. 3, 2004, pp. 317-333.

Catheline, Nicole. « Conclusion », Nicole Catheline éd., Le harcèlement scolaire. Presses Universitaires de France, 2018, pp. 121-122. 

Saint Martin Claire, ‘’Nommer les violences scolaires. Des incivilités au harcèlement scolaire ‘’, La lettre de l'enfance et de l'adolescence, 2012/1 (n° 87), pp.119-126.

[1] Publié par le bureau de la représentante spéciale du secrétaire général chargé de la question de la violence à l’encontre des enfants.

[2] Nom d’emprunt dans un souci d’anonymat

 

 

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